D.g.d.g.

By Victor Hugo

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Elle s'est donc en allée,

Et se tait.

Ô noire voûte étoilée,

Rends-nous la grande âme ailée

Qui chantait !

Elle était de ceux qu'attire

Ma maison.

L'autre année elle y vint luire,

Et m'éclaira d'un sourire

L'horizon.

Paix à vous, bon cœur utile,

Beaux yeux clos,

Esprit splendide et fertile !

Elle aimait ma petite île,

Mes grands flots,

Ces champs de trèfle et de seigle,

Ce doux sol,

L'océan que l'astre règle,

Et mon noir rocher ou l'aigle

Prend son vol.

La vie à ces âmes fières

Ne plaît pas ;

Car les vivants sont des pierres

Sur leurs fronts et des-poussières

Sous leurs pas.

Dieu, c'est la nuit que tu sèmes

En créant

Les hommes, ces noirs problèmes ;

Nous sommes les masques blêmes

Du néant.

Nous sommes l'algue et la houle,

O semeur !

Nous flottons, le vent nous roule ;

Toute notre œuvre s'écroule

En rumeur.

Le mal tient les foules viles

Dans ses nœuds ;

Multitudes puériles,

Nous faisons des bruits stériles

Ou haineux.

Nains errant sur des décombres,

Embryons,

Ébauches, fantômes, ombres,

Dans tes immensités sombres,

Nous crions.

Dieu ! les hommes, têtes basses,

Yeux charnels,

Raillent l'abîme où tu passes,

Tes profondeurs, tes.espaces

Éternels !

Ils crachent sur le grand voile

Du ciel bleu ;

Blâment tout, mer, barque et voile ;

Insultent l'ombre et l'étoile,

L'âme et Dieu !

Ils insultent l'aube pure,

L'air vital,

Le beau, le vrai, la nature,

Et cette sombre ouverture :

L'idéal !

Ils insultent l'invisible,

Le cyprès,

Le sort dont ils sont la cible,

L'onde, et le frisson terrible

Des forêts.

Ils insultent le pontife,

La lueur,

L'être, saint hiéroglyphe,

Et l'énigme sous ta griffe,

Sphinx rêveur !

Leurs voix sont prostituées,

Jéhovah !

Quand l'aigle entend leurs huées,

Il regarde les nuées

Et s'en va !

Ô grande âme prisonnière,

Cœur martyr,

C'est l'aigle de ma tanière

Qui t'a montré la manière

De partir.

Pendant qu'assis sous les branches,

Nous pleurons,

Âme, tu souris, tu penches

Tes deux grandes ailes blanches

Sur nos fronts.

Et, du fond de nos abîmes,

Soucieux,

Nous te voyons sur les cimes,

Levant tes deux bras sublimes

Vers les cieux.

Destin ! gouffre aux vents contraires,

Aux flots sourds !

Oh ! que d'urnes funéraires !

Ma fille, amis, parents, frères,

Joie, amours !

On luit, on brille, un beau rêve

Vous dit : viens !

Et voilà qu'un vent s'élève ;

Le temps d'un flux sur la grève ;

Et plus rien !

La bise éteint, brise, emporte

Le flambeau,

Et souffle, toujours plus forte,

Par-dessous la noire porte

Du tombeau.

Notre bonheur est livide,

Et vit peu.

Hélas ! je me tourne avide

Vers le sépulcre, ce vide

Plein de Dieu.

Dieu, là, dans ce sombre monde

Met l'amour,

Et tous les ports dans cette onde,

Et dans cette ombre profonde

Tout le jour.

Ô vivants qui dans la brume,

Dans le deuil,

Passez comme un flot.qui fume,

Et n'êtes que de l'écume

Sur l'écueil,

Vivez dans les clartés fausses,

Expiez !

Moi, Dieu bon qui nous exauces !

Je sens remuer les fosses

Sous mes pieds.

Il est temps que je m'en aille

Loin du bruit,

Sous la ronce et la broussaille,

Retrouver ce qui tressaille

Dans la nuit.

Tous mes nœuds dans le mystère

Sont dissous.

L'ombre est ma patrie austère.

J'ai moins d'amis sur la terre

Que dessous.