Dieu pleure avec les innocents

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1843-01-01 - 1843-01-01

Il fallait la laisser, solitaire et pieuse,

S'abreuver de prière et d'indigentes fleurs :

Si peu lui semblait tout ; misère harmonieuse,

Sédentaire à l'église et bornée à ses pleurs.

Il fallait la laisser au long travail penchée,

Du rideau d'un vieux mur bornant son horizon

Le ciel la regardait sous ses cheveux penchée ;

Et quelque doux cantique apaisait sa raison.

Ce qu'elle avait perdu, qui pouvait le lui rendre ?

Aux enfans orphelins on ne rend pas les morts :

Mais seule, jour par jour, elle venait d'apprendre

Qu'un goût divin se mêle aux douleurs sans remords.

SI fallait lui laisser Dieu pleurant avec elle ;

N'en doutez pas, «Dieu pleure avec les innocens. »

Et vous l'avez volée à cet ami fidèle ;

Et vous avez versé la terre sur ses sens.

Vous avez dévasté la belle âme ingénue ;

Elle sait aujourd'hui la chute de l'orgueil.

Dieu vous demandera ce qu'elle est devenue :

Pour un ange tombé tout le ciel est en deuil.

Ah ! pour l'avoir tuée en mourrez-vous moins vite ?

Le tombeau, qui prend tout, vous fait-il moins d'effroi :

Il prend tout. Comme une ombre affligée ou maudite,

Vous quitterez la terre, en fussiez-vous le roi !

Cherchez : elle est peut-être un peu vivante encore ;

Épousez dans la mort son amer abandon ;

Sanctifiez à deux votre nom qu'elle adore,

Et montez l'un par l'autre au céleste pardon !