Dindenaut et panurge
Written 1668-01-01 - 1694-01-01
Je le répète, et dis, vaille que vaille,
Le monde n’est que franche moutonnaille.
Du premier coup, ne croyez que l’on aille
À ses périls le passage sonder ;
On est longtemps à s’entre-regarder ;
Les plus hardis ont-ils tenté l’affaire,
Le reste suit, et fait ce qu’il.doit faire.
Qu’un seul mouton se jette à la rivière,
Vous ne verrez nulle âme moutonnière
Rester au bord ; tous se noieront à tas.
Maître François en conte un plaisant cas ;
Ami lecteur, ne te déplaira pas,
Si, sursoyant ma principale histoire,
Je te remets cette chose en mémoire.
Panurge alloit l’oracle consulter :
Il navigeoit, ayant dans la cervelle
Je ne sais quoi qui vînt l’inquiéter.
Dindenaut passe, et médaille l’appelle
De vrai cocu. Dindenaut, dans sa nef,
Menoit moutons. « Vendez-m’en un ? dit l’autre.
— Voire, reprit Dindenaut, l’ami nôtre,
Penseriez-vous qu’on pût venir à chef
D’assez priser ni vendre telle aumaille ? »
Panurge dit : « Notre ami, coûte et vaille,
Vendez-m’en un pour or ou pour argent ? »
Un fut vendu : Panurge incontinent
Le jette en mer, et les autres de suivre.
Au diable l’un, à ce que dit le livre,
Qui demeura. Dindenaut au collet
Prend un bélier, et le bélier l’entraîne.
Adieu, mon homme : il va boire au godet.
Or revenons : ce prologue me mène
Un peu bien loin. J’ai posé dès d’abord
Que tout exemple est de force très-grande,
Et ne me suis écarté par trop fort,
En rapportant la moutonnière bande ;
Car notre histoire est d’ouailles encor.