Distiques

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1932-01-01 - 1932-01-01

Squelette, notre maître à tous,

Maigre captif au fond de nous,

Squelette, constante présence

Qui t'effaces jusqu'à l'absence,

Un domino, — la chair, la peau, —

Te couvre de son oripeau,

Sous quoi, de manières discrètes,

Tu ne fais voir que tes arêtes.

Cheville ouvrière, pourtant,

Seul solide, seul important,

Pauvre squelette qu'on libère

Seulement à six pieds sous terre,

Être muet, aveugle et sourd,

Toi qui ne vois jamais le jour,

La chair orgueilleuse et fantasque

A beau te couvrir de ce masque,

L'apparent rire de tes dents

Révèle le reste en dedans.

Et cependant la chair t'ignore.

Elle te hait, elle t'abhorre !

Parent pauvre écarté du jeu,

Chaste ascète en un mauvais lieu,

Invisible, tu te promènes

Parmi les amours et les haines.

C'est en vain, timide holà,

Que tu dis parfois : "Je suis là !"

Au dur fantôme qui la hante,

La chair molle, la chair changeante

Répond : "je sens battre mon cœur,

Je vis ! Tais-toi ! Tu me fais peur !"

Mais va ! Ton élégance blanche

A son heure aura sa revanche,

Car l'usurpatrice, au tombeau,

Cèdera lambeau par lambeau.

Car, lentement, sa pourriture

Délivrera ton armature,

Et, couché dans le dernier lit

Sur l'oreiller du grand oubli,

Toi, sous la pierre délaissée

Dont la date s'est effacée,

Tu crieras du fond de la mort :

"Petit bonhomme vit encor !"