Distribution de Prix
Written 1906-01-01 - 1906-01-01
Par un après-midi torride,
Dans un faubourg pauvre, à Paris,
Un franc-maçon du cru préside
La distribution des prix..
Très débraillé, fort comme un buffle,
Les mains sales, le linge idem,
C'est vraiment un terrible mufle,
C'est le Mufle avec un grand èM.
Sur les enfants de la laïque
Son éloquence va pleuvoir.
Le buste de la république
Orne la tente de Belloir.
La foule en habit des dimanches,
Béante, regarde briller
Les volumes dorés sur tranches
Et les couronnes de papier.
On transpire. L'air se fait rare.
Partout èR. èfF. en lettres d'or.
Dans un coin rugit la fanfare.
Bref, c'est l'ordinaire décor.
Mais écoutons. Tout bruit s'apaise.
L'orchestre de cuivre strident
Vient d'achever la « Marseillaise ».
La parole est au président.
« Le Vénérable de ma Loge
M'ayant désigné tout exprès
Pour vous faire aujourd'hui l'éloge
De notre siècle de progrès,
« Je vais tâcher, jeunes élèves,
De déposer dans vos cerveaux,
En formules simples et brèves,
Le programme des temps nouveaux.
« Naguère, en des fêtes pareilles,
— Je n'y puis penser sans dégoût, —
On vous rebattait les oreilles
De contes à dormir debout.
Il fallait être des modèles
De vertu. Toujours le devoir !
Sur vos esprits, tristes chandelles,
Le passé mettait l'éteignoir.
«C'était le bon Dieu, la famille,
Un tas de choses à chérir,
Et le drapeau, cette guenille
Pour laquelle il fallait mourir.
«O jeunesse républicaine,
Depuis lors, nous avons marché ;
Et Dieu n'est plus qu'une rengaine,
Et la patrie un vieux cliché.
«La morale, autre vain problème !
Mais nous vous tirons d'embarras
Par la devise de Thélème.
La voici : « Fais ce que voudras ! »
«La famille garde sa force
Encore un peu. C'est un instinct.
Déjà pourtant, grâce au divorce,
Ce joug ridicule est atteint.
« Peut-être serait-il précoce
D'abandonner papa, maman
Et de planter là femme et gosse ?
Mais tout ça, c'est du vieux roman.
« Bientôt l'amour mâle ou femelle
Sera tout à fait libre, et puis
L'État nourrira, pêle-mêle,
La marmaille comme à Cempuis.
« Oh ! la Sociale, la vraie !
Quand nous l'aurons, quel paradis !
Cependant le bourgeois s'effraie.
Prenons garde, je vous le dis.
« Sa prudence veille, alarmée,
Sur la caisse. Tout doucement
Détruisons l'Église et l'Armée.
Cela suffit — pour le moment.
« Voyez, il ne s'en émeut guère,
Le bourgeois lâche et jouisseur ;
Car il a très peur de la guerre
Et croit être libre penseur.
« Lorsque nous crachons à la face
Des soldats, semble-t-il le voir ?
Se fâche-t-il quand on remplace
Une croix par un urinoir !
« Vieux carcan, à peine il se cabre.
Nous le dompterons, c'est fatal.
Donc, guerre à la calotte, au sabre,
Et — demain — guerre au capital !
« Heureux enfants, nos chers élèves,
Quel avenir vous est ouvert !
Vous réaliserez les rêves
Pour lesquels nous avons souffert.
« C'est parce que nous combattîmes
Les cocardiers, les cléricaux,
Que vous serez — ô jours sublimes ! —
Tous heureux, bons, libres, égaux !
« Pour garder son pouvoir factice,
Il vous dit, le bourgeois pervers,
Que la souffrance et l'injustice
Vivront autant que l'univers.
« Non ! La Science — la Science ! —
Donnera — comptez là-dessus —
Aux crétins de l'intelligence
Et redressera les bossus.
« Car sa puissance est infinie.
On vendra — ce temps n'est pas loin —
Bonheur, force, beauté, génie,
Au laboratoire du coin.
« Plus de mal moral ou physique.
C'est en souriant qu'on mourra.
Quel idéal !… Allez, musique,
Et jouez-nous le Ça ira »
Voilà pourtant ce qu'on leur conte,
Aux malheureux petits Français,
Et — c'est le comble de la honte —
Les imposteurs ont du succès.
Un tas de brutes et de lâches,
Voilà ce qu'ils feront de toi,
Voilà le poison que tu mâches,
Peuple jadis si plein de foi !
Est-il vrai que rien ne t'en reste
Et dois-tu donc finir ainsi,
Toi que, pour son œuvre et son geste,
Dieu même a si souvent choisi ?
Quoi ? Ni prière ni bravoure ?
Et vous écoutez sans horreur,
Fils des Croisés de la Mansoure
Et des soldats de l'Empereur !
Quoi ? Plus d'espoir devant les tombes,
De tendresse autour des berceaux ?
Pauvre peuple, on veut que tu tombes
Dans l'abjection des pourceaux.
Quoi ? La triomphante matière
Traînerait, liée à son char,
Notre nation prisonnière ?…
Non, c'est faux ! C'est un cauchemar !
Non, je prévois la délivrance.
Notre sang va se révolter.
Quinze siècles de vieille France
Se dresseront pour protester ;
Et déjà dans un vent de flamme,
Le vent des orages prochains,
Je crois respirer la grande âme
De nos héros et de nos saints.
Car la Race est là, quoi qu'on dise ;
Et j'espère, et je vois là-bas
Des femmes entrer à l'église,
Des enfants jouer aux soldats.