Dixième veille

By René-François Sully Prudhomme

Written 1878-01-01 - 1878-01-01

Je respire ! Il est clos, le combat singulier,

Si long, si rude en moi, du cœur et de la tête !

Il cesse comme on voit, après une tempête,

La falaise et le flot se réconcilier

Je sens à ma raison mes vœux se rallier

Pour me rendre ma flamme et mon nom de poète ;

Les voix qui l'étouffaient lui font maintenant fête,

Et se changent pour elle en écho familier.

Ces voix, je souffrais tant de les repousser toutes !

Les plus douces surtout, qui parlaient à mes doutes

Comme un chant de nourrice humble, antique et puissant !

En elles vibre au cœur la vérité vivante,

Qui communique un souffle à celle qu'on invente,

Et prête à la parole un invincible accent.

Sources vives, ruisseaux, fontaines,

Dont, par les midis accablants,

Les pèlerins aux pieds sanglants

Aspirent les fraîcheurs lointaines !

Torrents sonores, gais à voir,

Dont la poudre humide, au passage,

Est bonne et saine à recevoir

En fouets de perles au visage !

Puits cachés sous de verts arceaux,

Que l'oreille, à travers le lierre,

Connaît au choc profond des seaux,

Aux clapotements sur la pierre !

Vous semblez moins délicieux

À qui boit votre onde et s'y lave,

Que la vérité n'est aux yeux

De lumière altérés suave !

Ô terre, nul mortel, même entre les meilleurs,

Bien que de tous ses dons la vertu le décore,

Si fort, si grand soit-il, n'est ton chef-d'œuvre encore :

Tous ses frères, unis, lui sont supérieurs !

Libre concert de bras et d'esprits travailleurs,

La cité, mieux qu'un homme, en florissant t'honore ;

Une fibre isolée est vainement sonore,

Thèbes sort de tes flancs à l'accord de plusieurs.

Ô terre ! La cité, c'est la puissance humaine,

Élite, somme et nœud de tes forces, qui mène

Ton tournoîment aveugle à son suprême but !

C'est en elle qu'enfin s'ennoblit ta corvée,

Et qu'au progrès du monde acquittant ton tribut,

Tu vois ta mission sidérale achevée !

Les hommes sentent la valeur

De l'astre dont ils ont l'empire,

Et sa fin, conforme à la leur,

Par le culte qu'il leur inspire ;

Le paysan, âpre au labour,

Aime en avare la campagne ;

Le chevrier, de sa montagne

Garde l'inaltérable amour ;

Dans sa grossière houppelande

Le pâtre, sur son grand bâton

Penché, les mains sous le menton,

Est l'amant rêveur de la lande ;

Le bûcheron chérit les bois,

Le matelot l'onde marine ;

De tous leurs amours à la fois

Le poète emplit sa poitrine !

La bête hésite à boire un sang pareil au sien,

Et ne cherche en son rut qu'un amant de sa race ;

D'un solidaire instinct c'est la première trace,

Et des êtres vivants le nœud le plus ancien.

Les carnassiers entre eux n'ont pas d'autre lien,

Endurcis par le meurtre, isolés par la chasse ;

Mais l'herbage a formé le troupeau moins rapace,

La fourmi fait déjà penser au citoyen.

La ruche, et de son miel la commune industrie,

Ont préparé la terre à devenir patrie ;

Mais l'homme est obligé de s'inventer des lois :

Artisan douloureux de sa propre excellence,

Pour fonder la justice il éprouve les poids,

Et semble en tâtonnant affoler la balance.

Durant la tourmente, les eaux

Vont, en montagnes révoltées,

Par-dessus digues et jetées,

Toucher la cime des vaisseaux ;

Mais la mer retombe à sa place.

Les vents ont beau l'écheveler,

Tous les atomes de sa masse

Ne tendent qu'à la niveler ;

La vague, plus longue et moins haute,

Aux agrès déjà n'atteint plus,

Déjà de la rade à la côte

Les mouchoirs se font des saluts !

Et tout à l'heure les navires,

Par la lame à peine léchés,

Comme des patineurs penchés,

Y glisseront sous les zéphires…

Dans les bandes d'oiseaux unis pour voyager,

Chacun soumet son aile au vol des autres ailes,

Comme au pas du troupeau chacune des gazelles

Asservit de ses bonds le caprice léger ;

Ces tribus, poursuivant sans nul guide étranger

L'air plus doux, ou le champ plus prodigue envers elles,

Vont au but pressenti, par un concert de zèles

Qu'un sens éclos du groupe a l'air de diriger.

Ainsi le genre humain, bien qu'il dévie et doute,

Vers l'idéal climat, dont il rejoint la route,

Porte son guide issu de sa propre unité.

Le couple fait le sang, la cité le génie,

Et peut-être naît-il de la fraternité

En des âmes sans nombre une force infinie.

Vierge, de tes bras délicats

Ose enlacer le jeune athlète

Qu'aux derniers jeux tu remarquas :

La vie à deux seule est complète !

Enfant, qui déjà sais courir,

Aide à marcher ton petit frère ;

Préparez-vous à secourir

L'aïeul qui vous portait naguère.

La plaine est grande, le blé haut,

Et la saison courte, ô familles !

Unissez toutes les faucilles,

Et vous engrangerez plus tôt.

Ô peuples, abaissez les herses

Que dresse la guerre entre vous,

Pour jouir tous des biens de tous

Par de sûrs et libres commerces !

Une suprême fin lie entre eux tous les cœurs ;

Elle se cache à nous et pourtant nous attire,

Par le même idéal hantés, sans nous le dire,

Dans nos communs transports, dans nos vagues langueurs.

Cet idéal émeut jusques à ses moqueurs,

Sur la place publique, aux jours de saint délire

Où d'un peuple, vibrant comme une immense lyre,

L'âme unique s'exhale en formidables chœurs !

Nous pressentons alors quelque cité dernière,

Où s'uniront nos mains, nos fronts dans la lumière,

Tous frères, et rois tous par un sacre pareil ;

C'est dans notre tourmente une vive éclaircie,

Dont nous reste longtemps la splendeur obscurcie,

Comme aux yeux refermés luit un profond soleil.

Quand défilent dans la grand'rue,

Clairons levés, chevaux piaffants,

Aux cris de la foule accourue,

Les vieux escadrons triomphants,

Ou quand passent les funérailles

D'un illustre et pur magistrat,

Un frisson court jusqu'aux entrailles

Du plus lâche et du plus ingrat !

Les âmes sont dans l'air ! Il semble

Que de longs fils éoliens

Rattachant tous les citoyens

Tressaillent ébranlés ensemble ;

Et le douteur indifférent,

Le railleur même aux froids sarcasmes,

Suivent, poussés par le torrent

Des civiques enthousiasmes.

Peuple inhabile à vivre, un jour nous florissons,

Pour languir et déchoir, bien que sans cesse abonde

Dans nos champs, que le soc de plus en plus féconde,

Le trésor séculaire et croissant des moissons :

Les blés offrent leur masse à tous leurs nourrissons,

Invitant la justice à combler tout le monde,

Sans qu'à leur noble appel la justice réponde,

Sans que les peuples morts nous servent de leçons.

Ah ! N'en accusons pas l'ordre de la nature,

Du peuple accru la faim débordant la culture :

L'homme par son génie élargit son séjour.

Mais pour juger l'effort, l'ouvrage et le salaire,

La loi sans âme attend qu'on l'échauffe et l'éclaire

Au flambeau du savoir, au foyer de l'amour.

Déjà les lois sont moins barbares,

Et tous les cris mieux entendus ;

D'âge en âge se font moins rares

Les arrêts par le cœur rendus.

Salomon, sage, en ouvrit l'ère,

Quand jadis il eut deviné

Qu'on est sûr de trouver la mère

En menaçant le nouveau-né ;

Puis, clément au pauvre qui pleure,

Jésus a largement payé

L'ouvrier de la dernière heure,

Dont Caton n'eût pas eu pitié ;

Enfin le juste Marc-Aurèle,

Cœur indulgent, sévère esprit,

Sentinelle du droit écrit,

Médite la loi naturelle.

Une mère varie à l'infini ses soins

Pour l'enfant délicat et pour l'enfant robuste ;

C'est à force d'amour que sa mamelle est juste,

Pressentant le devoir d'allaiter plus ou moins ;

Des indices légers lui sont de sûrs témoins ;

Car ce n'est pas sans but que la nature incruste

Dans l'albâtre vivant de la poitrine auguste

L'or du cœur maternel qui sait tous les besoins.

Mais il manque à la loi, ce maternel organe !

Le vrai droit de chaque homme est un intime arcane

Ouvert pour la tendresse et clos pour la rigueur ;

La loi demeure inique et mauvaise nourrice

Avec des seins égaux où ne bat pas un cœur,

Et son indifférence a l'effet du caprice.

Que les droits soient égaux ou non,

Dès qu'on s'entr'aime on se respecte :

Le prisonnier fait d'un insecte,

D'un brin d'herbe, son compagnon ;

Et dans cet être qui partage

Son eau trouble ou son pain frugal,

L'humble ami, moins fort qu'un égal,

Lui devient sacré davantage.

Les faibles ont pour bouclier,

Bien plus que leur droit, leur faiblesse :

Quel est l'orphelin que délaisse

Le cœur le moins hospitalier ?

Et quelle est la femme frappée

Ou qu'une insulte fait rougir,

Qui ne fait aussitôt surgir

Un bras d'homme offrant une épée ?

Crains, pour te gouverner, la plèbe autant qu'un roi :

D'ignorance et d'envie elle est trop coutumière.

La justice est l'amour guidé par la lumière ;

Elle ne règne point par l'équerre et l'effroi.

Nul ne peut se vanter d'être juste envers toi,

S'il n'a jamais sondé l'esprit et la matière,

Si dans ton corps entier, si dans ton âme entière

Il ne lit clairement quelle est ta propre loi ;

Car les lois justes sont les vrais rapports des choses ;

Et la nature seule a des urnes bien closes

Où ne tombe aucun vote aveugle ni pervers.

Ah ! Quiconque proclame égaux les droits de l'homme

Est hardi pour lui-même et pour toi, quand il nomme

D'un seul et même nom deux êtres si divers !

Penseurs, seuls vrais aristocrates,

Seuls vrais rois, seuls vrais empereurs,

Dont les fautes sont des erreurs,

Jamais des œuvres scélérates,

Vous dont sans cesse, pour monter,

Le trône éternel se déplace,

Bienfaiteurs de la populace,

Qui l'élevez pour la dompter,

Seuls vrais conquérants, vos provinces

Sont de sublimes régions,

Vos invincibles légions

Des rêves qui défont les princes ;

Et sans vous, sans luth ni levier,

Sans Archimède et sans Homère,

Les princes ont beau guerroyer,

Leur tombeau même est éphémère !

Orientons d'abord, d'un œil froid, mais altier,

Le point de l'univers, dont l'homme auguste est l'hôte.

Comme un navigateur, près de quitter la côte,

Mande à ses pieds hardis l'horizon tout entier.

Faisons de notre îlot l'école et le chantier

Où s'arment sans répit la nef et l'argonaute

Qui, vers d'autres splendeurs, sur une mer plus haute,

Se fraieront dans la nuit un lumineux sentier.

Appareillons au port pour l'étoile future,

Réglons le gouvernail, assurons la mâture,

Dressons un équipage au vaisseau bien muni !

Que la terre, où l'orgueil inassouvi déprave,

Nous soit, par la science aventureuse et grave,

Un quai d'embarquement au seuil de l'infini !

Avant que le vaisseau s'élance,

Règne un bruit d'agrès, de ballots,

De cris, de pas,… puis le silence,

Quand la proue a fendu les flots.

Ainsi l'humanité prélude

En tumulte à son calme essor

Vers le climat et le trésor,

Prix de la guerre et de l'étude !

Son désordre n'est qu'apparent ;

La terre n'est qu'un lieu d'attente

Où se fait la commune entente

D'une espèce entière émigrant !

Guide et salut de l'équipage,

La science y maintient l'accord,

Veillant seule au livre de bord

Plus rassurant de page en page.

Nous naissons pour régner, et n'abdiquons jamais.

Du serf, ancien vaincu rêvant les parts égales,

Au seigneur, indigné des barrières légales,

Nul homme de plein gré ne dit : « je me soumets. »

Et c'est peu d'être libre, on dit : « si je primais !

Maître à mon tour, exempt des besognes banales ! »

Vœu que réveille, en bas, le cri des saturnales,

En haut, l'appel tentant des glorieux sommets.

Hé bien ! Tous compagnons d'une même infortune,

Tous prétendants captifs, dans la chaîne commune

Pour nos titres gardons un respect mutuel ;

Vivons sur terre en rois dont n'a pas sonné l'heure,

Qui, par grâce accueillis dans quelque humble demeure,

S'y font l'esprit plus sage et le cœur moins cruel.

Si l'indice de la misère

Est un front pâle et soucieux,

Combien manquent du nécessaire

Avec tout l'or de leurs aïeux !

Que d'hommes ont la lèvre blême

Avec du pain blanc dans la main !

L'appétit fait le goût du pain

Plus encore que le blé même.

Hélas ! Hélas ! Pour décider

Qui mérite louange ou blâme,

Et qui plaindre ou féliciter,

Apprenons à lire dans l'âme !

À force d'étude et d'amour

Nous la rendrons moins insondable ;

Quand nous y lirons tous un jour,

La loi n'aura plus d'autre table.

L'âme, c'est le vrai nous, monde proche et lointain

Du monde où le pied marche et la bouche respire,

Espace intérieur, inviolable empire

Qu'un refus du vouloir barre même au destin.

Nul mineur n'y pénètre avec sa lampe en main,

Aucun n'a sous la terre affronté de nuit pire ;

Dante, qui des enfers a descendu la spire,

N'a pu qu'interroger les âmes en chemin.

Jour levant, ô science, ô conscience, étoile !

Que, par vous révélé, tout l'homme se dévoile

Aux yeux de la justice à peine dessillés !

Seuls flambeaux de la loi, dissipez l'ombre en elle,

Dans l'esprit qui la guide en même temps brillez,

Et guidez pour l'écrire une main fraternelle.

Le sang pur versé tant de fois

Pour la fraternité rêvée

Attiédit le bronze où des lois

La lettre, qui tue, est gravée :

Un jour les cœurs, tous envahis

Par le grand flux d'amour qui monte,

De s'être si longtemps haïs

N'auront plus que surprise et honte.

Il nous semble que le présent

N'offre que rapine et carnage ;

Toujours pourtant il en surnage

Un nouveau dogme bienfaisant.

Toujours les causes magnanimes

Ont leur triomphe, lent ou prompt :

Fumés par le sang des victimes,

Les oliviers triompheront !