Dizain de femmes

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

Une de plus que les muses ;

Elles sont dix. On croirait,

Quand leurs jeunes voix confuses

Bruissent dans la forêt,

Entendre, sous les caresses

Des grands vieux chênes boudeurs,

Un brouhaha de déesses

Passant dans les profondeurs.

Elles sont dix châtelaines

De tout le pays voisin.

La ruche vers leurs haleines

Envoie en chantant l'essaim.

Elles sont dix belles folles,

Démons dont je suis cagot ;

Obtenant des auréoles

Et méritant le fagot.

Que de cœurs cela dérobe,

Même à nous autres manants !

Chacune étale à sa robe

Quatre volants frissonnants,

Et court par les bois, sylphide

Toute parée, en dépit

De la griffe qui, perfide,

Dans les ronces se tapit.

Oh ! ces anges de la terre !

Pensifs, nous les décoiffons ;

Nous adorons le mystère

De la robe aux plis profonds.

Jadis Vénus sur la grève

N'avait pas l'attrait taquin

Du jupon qui se soulève

Pour montrer le brodequin.

Les antiques Arthémises

Avaient des fronts élégants,

Mais n'étaient pas si bien mises

Et ne portaient point de gants.

La gaze ressemble au rêve ;

Le satin, au pli glacé,

Brille, et sa toilette achève

Ce que l'œil a commencé.

La marquise en sa calèche

Plaît, même au butor narquois ;

Car la grâce est une flèche

Dont la mode est le carquois.

L'homme, sot par étiquette,

Se tient droit sur son ergot ;

Mais Dieu créa la coquette

Dès qu'il eut fait le nigaud.

Oh ! toutes ces jeunes femmes,

Ces yeux où flambe midi,

Ces fleurs, ces chiffons, ces âmes,

Quelle forêt de Bondy !

Non, rien ne nous dévalise

Comme un minois habillé,

Et comme une Cydalise

Où Chapron a travaillé !

Les jupes sont meurtrières.

La femme est un canevas

Que, dans l'ombre, aux couturières

Proposent les Jéhovahs.

Cette aiguille qui l'arrange

D'une certaine façon

Lui donne la force étrange

D'un rayon dans un frisson.

Un ruban est une embûche,

Une guimpe est un péril ;

Et, dans l'Éden, où trébuche

La nature à son avril,

Satanque le diable enlève !

N'eût pas risqué son pied-bot

Si Dieu sur les cheveux d'Ève

Eût mis un chapeau d'Herbaut.

Toutes les dix, sous les voûtes,

Des grands arbres, vont chantant ;

On est amoureux de toutes ;

On est farouche et content.

On les compare, on hésite

Entre ces robes qui font

La lueur d'une visite

Arrivant du ciel profond.

Oh ! pour plaire à cette moire,

À ce gros de Tours flambé,

On se rêve plein de gloire,

On voudrait être un abbé.

On sort du hallier champêtre,

La tête basse, à pas lents,

Le cœur pris, dans ce bois traître,

Par les quarante volants.