Donnant, donnant

By Robert Montesquiou

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

La Nature, Mère Alme aux mamelles géantes,

Et toujours en gésine, et toujours en ferment,

Par tout pays du monde, a cent bouchés béantes

Pour dévorer son fruit, perpétuellement.

La meilleure cité ne saurait être entière,

Si, dans le réseau gris qu'ourdit son monument,

L'architecte omettait le pâle cimetière

Dont la rente se paie à la chère maman.

Caveaux marmoréens, trous noirs et fosses vertes

Où le regret append l'ex-voto décevant,

Le croquemort pourvoit vos mâchoires ouvertes

Du mort quotidien qu'exige le vivant.

Ainsi la bonne mère, insatiable ogresse,

Et toujours en gésine, et toujours en ferment,

Par un infanticide organisé, s'engraisse

Pour le labeur sans fin d'un autre enfantement.

Ainsi la bonne mère aux mamelles gonflées,

Coquette que vieillit un fils de soixante ans,

Peut, en ses cheveux verts, au feu des giroflées

Mêler l'écume blanche et rose des printemps ;

Ainsi, cet éternel aliment de sa joie,

Elle le veut droit, fort, intelligent et beau,

Elle l'enfante, le nourrit, l'aime et le choie

Pour que sa pourriture emplisse le tombeau.

Mais que l'homme penché sur le creuset morose

Trouve enfin l'absolu , l'élixir tout-puissant,

La nature en courroux lui reprendra la Rose,

Qu'elle n'offre à ses fils que teinte de leur sang !