Dons de fruits glacés

By Stéphane Mallarmé

Written 1881-01-01 - 1898-01-01

Hier, voyez la ! demain

Du clavecin elle écoute

Chanter le bois surhumain

Et, songeuse, ne se doute

Qu'un fruit d'or tombe en sa main.

Ces vils fruits ne sont que mensonge

Pour un œil ravi d'épier

Tout l'éclatant jardin du songe

Qui mûrit sur votre papier.

A courber le rameau superbe

Vers votre front au pur souci,

Vous laissâtes choir parmi l'herbe

Le fruit ramassé que voici.

O belle chanteuse, ces pommes

Que l'Aube aime à colorier,

Il faut, absurdes que nous sommes,

Pour vous les cueillir au laurier !

Elle a beau faire la chouette

Et claquer de son bec d'enfant

Augusta sait qu'on lui souhaite

Ce qu'aux autres elle défend

Sous un hiver qui neige, neige,

Rêvant d'Édens quand vous passez !

Pourquoi, Madame Madier, n'ai-je

A donner que des fruits glacés…

Sur l'An j'ouïs une alouette

Éparpiller comme un joyau

Des rires que je vous souhaite

Madame Madier de Montjau.

Avec mon souhait le plus tendre,

Comme il sied entre vieux amis,

Dans cette main qu'on aime à tendre

Je dépose le fruit permis.

Malgré la neige qui me fouette

Le front, comme aux temps les plus beaux

Je viens en ami qui souhaite,

Chère Madame Seignobos

Vite renoncez l'Ardèche

Autrefois qui nous fit siens

Le cher vent, la branche sèche

Pour les fruits parisiens.

Le médicament le meilleur

Qu'un «oïczé » puisse prescrire

A mes yeux las de vieux veilleur

Est de revoir votre sourire.

L'an nouveau qui vous caressa

Toujours la même sans rature

Apporte aussi ce fruit et sa

Monotone littérature.

Si par un regard de fée haute

Ou lasse seul voilà mangés

Mes fruits constants, c est votre faute

A vous qui non plus ne changez.

Ces vers qui se ressembleront !

Prêtez leur la voix spontanée

De dire, moins que votre front,

Le mensonge de toute année.

Ce papier, comme si Dauphin

Y piquait mainte tache noire !

Pour vous, témoin discret et fin,

Cache le fruit couleur de gloire.

Je ne crois pas qu'une brouette

D'espoirs, de vœux, de fleurs enfin

Verse à vos pieds ce que souhaite

Notre cœur. Madame Dauphin.

Ces fruits ! Aimez que je les cueille

Désignés par votre doigt fin

Comme ceux dont la verte feuille

Sied au front sacré de Dauphin.

Ce même fruit d'aucun automne

Il porte à Madame Dauphin

Encore notre monotone

Souhait et ce n'est pas la fin.

Loin d'aucuns palmiers ou du cierge

Que l'aloës érige fin

Ce fruit tombe chez la concierge

Des houris et dames Dauphin.

Ce bon Dauphin ne s'embarrasse

Deux peignent

une chante mais

La maman partage la grâce

A table comme un entremets.

Trois sœurs, chacune se dispute

A son tour que vous la baisiez,

Votre rire est la même flûte

Que jadis venant de Béziers.

Je regrette les quatre ensemble

La maman subtile à ranger

Son trio dont elle est l'exemple

Non loin de la fleur d'oranger.

Le piano tendra son aile

Suave d'ample séraphin

Que chaque fille maternelle

Y berce Madame Dauphin.

Berger de deux seules ouailles

Dauphin, ramasse pour leurs jeux

Souriant partout que tu ailles

Ces fruits sur le givre outrageux.

Avec ta queue en girouette,

Léo, pendant que tu t'assois,

Dis les choses que je souhaite

De loin à Madame François.

A celles dont il se moquait

Quand il s'évada pour être ange

Le défunt petit perroquet

Jette de là-haut cette orange.

Les seuls fruits d'or sont où vous êtes

N'allez pas vous enfuir demain

Et le ciel reprendra ses fêtes

Sur un geste de votre main.

Grâce aux fruits humble stratagème,

Amie on peut nous envier

Un souhait proféré le même

Depuis tant de premiers Janvier.

Que ce fruit toute la Provence

A Paris goûté par Gina

Lui semble quelque redevance

Au beau ciel qui l'imagina.

Ce fruit à quelque arbre confit

Cueilli par un sylphe ou tout comme

Exprime les souhaits qu'on fit

Pour vous rue ici près de Rome.

Votre jardin, Mai me l'apprit

Et malgré que la brume y traîne,

J'aime les retours en esprit

A Bourg dont vous êtes la Reine.

Tors et gris comme apparaîtrait

Miré parmi la source un saule

Je tremble un peu de mon portrait

Avec Mademoiselle Paule.

N'allez pas, en le fuyant, Paule

Même par vagabonde humeur

Tourner une jolie épaule

Au vieil hommage du rimeur.

Notre demoiselle Patronne

Le regard limpide et rieur

Verse dans ce qui l'environne

Son charmant être intérieur.

Julie avec un front neigeux

Enfant porte la double étoile

Elle qui délaisse en ses jeux

Le violon pour une toile.

Fuir la banquise et l'avalanche

Julie ou les froids imprudents

Il suffit pour demeurer blanche

De votre candeur au dedans.

Le noble berger qu'on attend

Louera Julie en fin de compte

De ne s'informer s'il a tant

Ou même les perles de Comte.

Mademoiselle Jeannie est

Avant même que j'ose écrire

Celle-là qui me rend niais

Par le silence de son rire.

Sur le chignon blond de Jeannie

Un diamant scintille à nos

Regards quand avec le génie

Elle dompte les pianos.

Comme elle casqué de lumière

Quand viendra l'Archer pour Jeanny

Des trois je la sais la première

A ne pas répondre nenni.

Se souvenir désaltère

Comme un fruit tard enfermant

L'émoi de notre parterre

Avec Madame Normant.

Soyez la Prieure obéie

Dans ce gré charmant que plusieurs

Vous érigent une abbaye

De leurs élans intérieurs.

L'hiver qui brille aux châtaigniers

Sème les marrons froids s'il vente

Sans que vous-même n'éteigniez

Les feux de l'Amitié fervente.

Mieux vaudrait ne pas écrire

Sur des bonbons vils qu'on sert

A celle-là dont le rire

Franc est lui seul un concert.

Succède-nous improvise

Congrûment Monsieur Tintin

A ces bonbons leur devise

Autre rimeur galantin.

Mil huit cent quatre vingt neuf

Ne saurait sans un blasphème

Exprimer de souhait neuf

A vous, Madame, la même.

Qu'une année au léger vol

Comme étrennes, apparie

Repos ou santé pour Paul

Et le rire de Marie.

Le souci qui toujours varie

L'an nouveau saura l'apaiser

Si Claire aux deux fronts de Marie

Et de Paul met son clair baiser.

L'hiver

vous bravez la neige

Glace les fruits imprudents

Que contre elle ne protège

Pas une flamme au dedans.

Mûris en azur barbaresque

L'envoi n'est pas ce que je veux

Acceptez des fruits couleur presque

De la gloire et de vos cheveux.

Vanité le verger qui dore

Tel fruit ou le glace aux hivers

L'heureux Rodenbach sait enclore

Sa vie entre vous et des vers.

Touchez à l'heure poursuivie

Fructidor avec Messidor

Où Qui fut constante à la vie

En devine choir les fruits d'or.

Le Temps

nous y succombons

Sans l'amitié pour revivre

Ne glace que ces bonbons

A son plumage de givre.

Aujourd'hui l'amitié triche

Comme un crabe nous voulons

Que cet An de la bourriche

Pour vous sorte à reculons.

Paris qu'un jugement décore

Présenterait sur le chemin

Vers vous belle et plus simple encore

Une pomme de chaque main.

Comme un délicieux effet

Ou, je dirai plus, en échange

Du soleil que votre cœur fait

Considérez la fauve orange.

Un an qui succède à l'autre

Toujours nous tend

pensez-y

Ce fruit par le froid saisi

Comme mon cœur ni le vôtre.

N'allez si vers la main pend

Quelque fruit pour un partage

L'offrir vous interrompant

Édouard ceint le seul feuillage.

Un parisien compliment

Dans ces oranges on insère

A vous ici tout uniment

Redevenus des fruits de serre.

Sur un rameau vers vous incliné par Marie

Pas plus que l'amitié ce fruit d'or ne varie.

Toute gracieuseté qu'on fit

Se change l'hiver en fruit confit.