Douleur

By Raymond Tailhède

Written 1887-01-01 - 1926-01-01

Sion, Sion, ville des veuves douloureuses,

Les hommes, sur nous deux, dans leur haine, ont jeté,

Funèbre floraison de roses ténébreuses,

Leur malédiction, ô royale cité !

Une voix a crié parmi le grand silence :

Le cri de ta douleur est monté jusqu'à moi ;

Voici qu'il se prolonge encore et qu'il s'élance

Dans le ciel, et le ciel est livide d'effroi.

J'entends pleurer Rachel au fond des solitudes !

Les prophètes ardents amènent au désert

Les rois vaincus et les tremblantes multitudes

Des empires soumis aux couronnes de fer.

J'entends la voix de la montagne et de la plaine ;

Elle sanglote sur la campagne sans bruit.

Les morts dont l'étendue obscure est toute pleine

Sont tombés là pendant l'orage de minuit .

Je vois les cavaliers sanglants de la victoire

Et les durs souverains à la tiare d'or

Sur les suppliciés tendant leurs mains d'ivoire,

Signe de la justice et symbole de mort.

Je vois la flamme des bûchers et les tortures,

L'épouvante de tous les Ages, la terreur

Des mères dont le cœur est brûlant de blessures :

On a coupé les lys dans ce pays qui meurt !

J'ai dit : Honte à vos Rois, à vos Dieux, à vos Sages,

Ils ont tué la Vie, ils ont tué l'Amour,

Et maintenant leurs yeux cherchent sur les rivages

Le Rédempteur dont ils attendent le retour.

J'ai dit : Que les vautours et les aigles voraces

Emportent les bourreaux suppliant et criant ;

Je vais renouveler et détruire des races,

Car ma tristesse a contemplé cet Orient !

Ma voix a répondu parmi le deuil et l'ombre

Au cri de la douleur de ces désespérés,

Au cri de la douleur de leurs rêves sans nombre

Qui montait jusqu'à moi de leurs corps déchirés.

Durant les nuits d'été larges et lumineuses

La lune s'agrandit comme un soleil levant,

Et tu surgis au bord d'un lac de diamant,

Sion, Sion, ville des veuves douloureuses !