Droit de reprendre haleine

By Victor Hugo

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Certe, ô solitude,

Je suis l'homme rude,

Le songeur viril ;

Mais puis-je répondre

De ce que fait fondre

Un rayon d'avril ?

L'âme, ô lois obscures,

A des aventures.

Je vis absorbé,

Pensée irritée,

Comme Prométhée,

Comme Niobé ;

L'aspect de l'abîme,

La haine du crime,

L'horreur, le dédain,

Mettent dans ma bouche

Un hymne farouche…

Mais parfois, soudain,

Une strophe passe

Emplissant l'espace

D'ébats ingénus,

Et m'arrive, ailée,

Fraîche dételée

Du char de Vénus.

L'exil sombre assiste

A mon hymne triste ;

Et je suis amer

Dans ma rêverie,

Comme la patrie

Et comme la mer.

Le sceptre et le glaive

Règnent, je me lève

Pour les réprimer ;

Mais suis-je coupable

D'être aussi capable

De rire et d'aimer ?

Le barde est prophète ;

Mais son âme est faite

De plusieurs clartés.

Dieu n'est Dieu, lui-même,

Que parce qu'il sème

De tous les côtés.

Est-ce donc ma faute ,

Si le soleil m'ôte

Mon deuil par instants ?

Est-ce par faiblesse

Que l'âpre hiver laisse

Entrer le printemps ?

Je n'y puis que faire ;

Némésis préfère

Certes ma fureur ;

Je charme Érinnye

Quand mon vers manie

Un blême empereur ;

Je plais à Tacite

Quand je ressuscite,

Emplissant ma voix

De chants populaires,

Toutes les colères

Contre tous les rois ;

Sous les nuits tombantes

Les vieux corybantes

Mettaient en courroux

Au bruit de leur cistre

Dans le soir sinistre

Les grands aigles roux ;

Et je leur ressemble

Quand ma strophe tremble,

Sonne, parle aux cieux,

Punit, venge, insulte,

Et semble un tumulte

De cris furieux.

Mais l'esprit s'apaise.

Châtier lui pèse.

O forêts ! ciel pur !

Ombre des grands chênes !

Au delà des haines,

Il cherche l'azur.

Comme l'hydre énorme,

Avant qu'elle dorme,

Veut sur l'onde errer,

Les penseurs funèbres

Hors de leurs ténèbres

Viennent respirer.