Duel en juin

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

Jeanne a laissé de son jarret

Tomber un joli ruban rose

Qu'en vers on diviniserait,

Qu'on baise simplement en prose.

Comme femme elle met des bas,

Comme ange elle a droit à des ailes ;

Résultat : demain je me bats.

Les jours sont longs, les nuits sont belles,

On fait les foins, et ce barbon,

L'usage, roi de l'équipée,

Veut qu'on prenne un pré qui sent bon

Pour se donner des coups d'épée.

Pendant qu'aux lueurs du matin

La lame à la lame est croisée,

Dans l'herbe humide et dans le thym,

Les grives boivent la rosée.

Tu sais ce marquis insolent ?

Il ordonne, il rit. Jamais ivre

Et toujours gris ; c'est son talent.

Il faut ou le fuir, ou le suivre.

Qui le fuit a l'air d'un poltron,

Qui le suit est un imbécile.

Il est jeune, gai, fanfaron,

Leste, vif, pétulant, fossile.

Il hait Voltaire ; il se croit né

Pas tout à fait comme les autres ;

Il sert la messe, il sert Phryné ;

Il mêle Gnide aux patenôtres.

Le ruban perdu, ce muguet

L'a trouvé ; quelle bonne fête !

Il s'en est vanté chez Saguet ;

Moi, je passais par là, tout bête ;

J'analysais, précisément

Dans cet instant-là, les bastilles,

Les trônes, Dieu, le firmament,

Et les rubans des jeunes filles ;

Et j'entendis un quolibet ;

Comme il s'en donnait, le coq d'Inde !

Car on insulte dans Babet

Ce qu'on adore dans Florinde.

Le marquis agitait en l'air

Un fil, un chiffon, quelque chose

Qui parfois semblait un éclair

Et parfois semblait une rose.

Tout de suite je reconnus

Ce diminutif admirable

De la ceinture de Vénus.

J'aime, donc je suis misérable ;

Mon pouls dans mes tempes battait ;

Et le marquis riait de Jeanne !

Le soir la campagne se tait,

Le vent dort, le nuage flâne ;

Mais le poète a le frisson,

Il se sent extraordinaire,

Il va, couvant une chanson

Dans laquelle roule un tonnerre.

Je me dis :Cyrus dégaina

Pour reprendre une bandelette

De la reine Abaïdorna

Que ronge aujourd'hui la belette.

Serais-je moins brave et moins beau

Que Cyrus, roi d'Ur et de Sarde ?

Cette reine dans son tombeau

Vaut-elle Jeanne en sa mansarde ?

Faire le siège d'un ruban !

Quelle œuvre ! il faut un art farouche ;

Et ce n'est pas trop d'un Vauban

Complété par un Scaramouche.

Le marquis barrait le chemin.

Prompt comme Joubert sur l'Adige,

J'arrachai l'objet de sa main.

— Monsieur ! cria-t-il. — Soit, lui dis-je.

Il se dressa tout en courroux,

Et moi, je pris ma mine altière.

— Je suis marquis, dit-il, et vous ?

— Chevalier de la Jarretière.

— Soyez deux.J'aurai mon témoin.

— Je vous tue, et je vous tiens quitte.

— Où ça ? — Là, dans ces tas de foin.

— Vous en déjeunerez ensuite.

C'est pourquoi demain, réveillés,

Les faunes, au bruit des rapières,

Derrière les buissons mouillés,

Ouvriront leurs vagues paupières.