Effet de neige
Written 1894-01-01 - 1894-01-01
Dans la mer au bleu plombé
Le ciel blafard est tombé.
Aucun vent ! Même une plume
Ne se tiendrait pas en l’air.
Et pas un seul rayon clair
Sur tout ce gris ne s’allume.
Soudain plane en voltigeant
Comme un papillon d’argent,
L’envergure grande ouverte.
Cet argent sur ces étains
Réveille les tons éteints
De l’eau qui redevient verte.
Après lui d’autres, lents, lourds,
Au corset de blanc velours,
Aux ailes d’hermine blanche,
Un, cent, mille, millions,
Tourbillon de papillons,
Papillons en avalanche.
C’est la neige doucement
Qui croule du firmament.
Elle y dormait paresseuse
Sur le nid qu’elle couvait.
Et sans bruit son fin duvet
Descend dans l’onde mousseuse.
Les flocons mêlant leurs nœuds
Font le ciel jaune et laineux ;
Mais la mer est purpurine
Et scintille par-dessous
Comme de l’éclat dissous
Jailli d’une aube marine.
Ténébreux est le plafond ;
Mais en bas l’ombre se fond
Aux feux de cette aube étrange
D’où la lumière à présent
Monte et fuse en s’irisant
Sur ce coton qui s’effrange.
Quel jour bizarre ! On dirait
Qu’on est au pays secret
Inconnu même des rennes,
Où l’effluve sans chaleur
Colore seul la pâleur
Des nuits hyperboréennes.
Dans l’air obscur et glacé
Voici qu’un vol a passé,
Oiseaux du nord, lummes, grèbes,
Dont les bras battant les flancs
Sèment tous ces œillets blancs
Cueillis dans les blancs Érèbes.
Oui, c’est le pôle ! On s’y croit.
L’enfer sombre, l’enfer froid.
Aux aurores magnétiques.
L’enfer blême où l’on attend
Les banquises cahotant
Leurs défilés fantastiques ;
Car sous ce voile épaissi
Il semble qu’on voie aussi.
Comme aux horizons polaires
Voguer sur l’écran des cieux
Les glaçons silencieux
En flottes crépusculaires.