Effet de nuit

By René-François Sully Prudhomme

Written 1867-01-01 - 1867-01-01

Voyager seul est triste, et j'ai passé la nuit

Dans une étrange hôtellerie.

À la plus vieille chambre un enfant m'a conduit,

De galerie en galerie.

Je me suis étendu sur un grand lit carré

Flanqué de lions héraldiques ;

Un rideau blanc tombait à longs plis, bigarré

Du reflet des vitraux gothiques.

J'étais là, recevant, muet et sans bouger,

Les philtres que la lune envoie,

Quand j'ouïs un murmure, un froissement léger,

Comme fait l'ongle sur la soie ;

Puis comme un battement de fléaux sourds et prompts

Dans des granges très éloignées ;

Puis on eût dit, plus près, le han des bûcherons

Tour à tour lançant leurs cognées ;

Puis un long roulement, un vaste branle-bas,

Pareil au bruit d'un char de tôle

Attelé d'un dragon toujours fumant et las,

Qui souffle à chaque effort d'épaule ;

Puis soudain serpenta dans l'infini du soir

Un sifflement lugubre, intense,

Comme le cri perçant d'une âme au désespoir

En fuite par le vide immense.

Or, c'était un convoi que j'entendais courir

À toute vapeur dans la plaine.

Il passa, laissant loin derrière lui mourir

Son fracas et sa rouge haleine.

Le passage du monstre un moment ébranla

Les carreaux étroits des fenêtres,

Fit geindre un clavecin poudreux qui dormait là

Et frémir des portraits d'ancêtres ;

Sur la tapisserie Actéon tressaillit,

Diane contracta les lèvres ;

Un plâtras détaché du haut du mur faillit

Briser l'horloge de vieux sèvres.

Ce fut tout. Le silence aux voûtes du plafond

Replia lentement son aile,

Et la nuit, arrachée à son rêve profond,

Se redrapa plus solennelle.

Mais mon cœur remué ne se put assoupir :

J'écoutais toujours dans l'espace

Cette course effrénée et ce strident soupir,

Image d'un siècle qui passe.