Effets de réveil

By Victor Hugo

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

On ouvre les yeux ; rien ne remue ; on entend

Au chevet de son lit la montre palpitant ;

La fenêtre livide aux spectres est pareille ;

On est gisant ainsi qu'un mort. On se réveille,

Pourquoi ? parce qu'on s'est la veille réveillé

Au même instant. Ainsi qu'un rouage rouillé

Et vieilli, mais exact, l'âme a ses habitudes.

Oh ! la nuit, c'est la plus sombre des solitudes.

L'heure apparaît, entrant, sortant, comme un passeur

D'ombres, et notre esprit voit tout dans la noirceur ;

Des pas sans but, des deuils sans fin, des maux sans nombre.

Le rêve qu'on avait et qui tremblait dans l'ombre ;

S'ajuste à la pensée indistincte qu'on a.

Tous les gouffres au bord desquels nous amena

Ce fantôme appelé le Hasard, reparaissent ;

Les mêmes visions redoutables s'y dressent ;

Ici le précipice, ici l'écroulement,

Ici la chute, ici ce qui fuit, ce qui ment,

Ce qui tue, et là-bas, dans l'âpre transparence,

Les vagues bras levés de la pâle espérance.

Comme on est triste ! on sent l'inexprimable effroi ;

On croit avoir le mur du tombeau devant soi ;

On médite, effaré par les choses possibles ;

Toute rive s'efface. On voit les invisibles,

Les absents, les manquants, cette morte, ce mort,

On leur tend les mains. Ombre et songe ! On se rendort… —

Homme, debout ! voici le jour, l'aube ravie,

L'azur ; et qu'est-ce donc qui rentre ? C'est la vie,

C'est le cri du travail, c'est le chant des oiseaux,

C'est le rayonnement des champs, des airs, des eaux ;

La nuit traîne un linceul, l'aurore agite un lange ;

Tout ce qu'on vient de voir spectre, on le revoit ange ;

Du père qu'on vit mort on voit l'enfant vivant ;

Le monde reparaît, clair comme auparavant ;

On ne reconnaît plus son âme ; elle était noire,

Elle est blanche ; elle espère et se remet à croire,

À sourire, à vouloir ; on a devant les yeux

Un éblouissement doré, chantant, joyeux,

On ne sait quel fouillis charmant de lueurs roses ;

Et tout l'homme est changé parce qu'on voit les choses,

Les hommes, Dieu, les cœurs, les amours, le destin,

À travers le vitrail splendide du matin.