Effeuillement

By Jean Lorrain

Written 1887-01-01 - 1887-01-01

Dans un vieux ciboire d'étain

S'effeuille, morne et douloureuse,

Une rose d'automne ocreuse,

D'un jaune de soleil éteint.

Prés d'un grand verre de Venise,

Sur un tapis d'ancien lampas

La rose malade agonise

D'un lent et somptueux trépas

Parmi les étoffes brochées,

Dont les vieux ors appesantis

Semblent réfléchir amortis

Les tons de ses feuilles séchées.

Au fond dans l'ombre des tentures

Un grand vitrail limpide et clair

Laisse apparaître les mâtures

D'un port de pêche, un ciel d'hiver,

Un ciel tiède et doux de Décembre,

Dont les gris de cendre attendris

Font de la rose aux tons pourris

Une transparente fleur d'ambre ;

Et cette hautaine agonie

De fleur parmi ce luxe ancien

Est bien dans l'âme et l'harmonie

De ce logis patricien,

Ce logis, où sous de longs voiles

De grands archiluths attristés

Font de leurs manches incrustés

De nacre et d'or autant d'étoiles.

Un doux relent de frangipane,

A force de douceur malsain,

Discrètement monte et s'émane

D'un angle, où dort un clavecin,

Et cette chose pauvre et laide,

Qu'est l'effeuillement d'une fleur,

Devient une exquise douleur

Dans cette chambre haute et tiède.

Dans un vieux ciboire d'étain

S'effeuille, morne et douloureuse,

Une rose d'automne ocreuse

D'un jaune de soleil éteint.