Églogue marine

By Henri Régnier

Written 1897-01-01 - 1897-01-01

Puisque le poil d’argent point à ma barbe noire,

Dans l’ombre je m’assieds enfin et je veux boire

À la fontaine fraîche enfin les bleus roseaux ;

Puisque le rouet sourd et les minces fuseaux

Ne bourdonneront pas sur mon seuil habité

Ouvert au crépuscule en face de l’été,

Et que nul geste doux et nulle main fidèle

N’effeuillera sur mon tombeau l’humble asphodèle

Ou le lierre noir dont s’enlace le cippe ;

Puisque aucun doigt de femme aux trous de ma tunique

Ne recoudra le fil habile et diligent,

Avec les ciseaux d’or ou l’aiguille d’argent,

Et puisque pour la nuit ma lampe sera vide,

Le sablier muet et sèche la clepsydre,

Je veux m’asseoir, dans l’ombre, en face de la mer,

Et suspendre à l’autel, hélas ! le glaive clair

Dont, jadis, j’ai conduit, hautain sous la cuirasse

Que sangle au torse nu le dur cuir qui le lace,

Pasteur ensanglanté, le troupeau des vivants !

J’ai connu le cri clair des Victoires au vent

Qui, la semelle rouge et les ailes farouches,

Soufflaient aux clairons d’or l’enflure de leurs bouches

Et dont le pied pesait aux paupières fermées ;

Et las du vin tumulte et des fuites d’armées,

Des bannières gonflant leurs plis sur le ciel noir.

Des réveils à l’aurore et des haltes au soir,

De l’orgueil des vaillants et de la peur des lâches

Et des faisceaux haussant le profil de la hache,

Je suis venu m’asseoir auprès de la fontaine

D’où j’entends résonner dans les blés de la plaine

La flûte de bois peint des faunes roux, et vers

La grève qui là-bas se courbe, de la mer,

Gronder dans le ciel rose où s’argente la lune

La conque des Tritons accroupis sur la dune.

Homme ! j’entends ta plainte, écoute aussi la mienne.

Vois ! j’ai reçu des mains de la Tritonienne

La flûte merveilleuse et le thyrse enchanté.

La grappe de l’automne et les roses d’été

Ont mélangé leur fard au bistre de ma joue,

Le pampre rouge et vert à mes cornes se noue,

Le désir du baiser fit ma bouche lippue.

En moi le dieu qui rit devient un bouc qui pue

Et ma bouche s’ébrèche et mon rire s’édente ;

L’abeille qui bourdonne en la ruche vivante,

Si j’approche, me pique à son aiguillon d’or ;

La poursuite m’essouffle et la halte m’endort ;

Le lierre m’entrave et la branche m’écarte ;

L’arc se rompt dans ma main sans que la flèche parte

Et le thyrse brandi se brise à mon poing las ;

L’écho qui m’appelait ricane sur mes pas ;

La Dryade s’échappe et la Nymphe s’esquive ;

Le ruisseau vif me raille au rire de l’eau vive

Et les oiseaux moqueurs se posent sur mes cornes

Et ma flûte s’enroue et siffle des airs mornes

Car ses trous sont bouchés et sa tige se fend ;

Mes deux mains, à tâtons, ne prennent que le vent,

Presque aveugle, mes bras, hélas ! ne sont plus faits

Pour étreindre la Nymphe aux creux des roseaux frais

Dormant dans l’eau qui passe ou nue au soleil tiède.

L’âge vient ; le soir tombe et je m’assieds ; je cède

Mon thyrse à plus ardent et ma flûte à plus gai.

Laisse-moi la suspendre en l’ombre, fatigué,

Près de ton glaive tors qui reste dans la gaine ;

Laisse-moi boire l’eau de ta douce fontaine

Et marchons vers la mer où les Tritons divins,

Qui n’ont jamais connu les viandes et les vins,

Sur la grève où gémit le flot intarissable,

Gonflent leurs conques d’or ou dorment sur le sable.

Homme à la barbe grise et toi, Faune au poil gris,

Pourquoi donc troublez-vous mon sommeil ? Ai-je pris

Une grappe à ta vigne, un fruit à ton verger ?

Pourquoi de son repos venez-vous déranger

Le vieux Triton qui dort et que l’âge ankylose

Couché près de la mer parmi le sable rose ?

Laissez-moi ; d’autres sont, hélas ! ce que nous fûmes,

Torses nus imbriqués d’écaillés et d’écumes,

Bras musculeux haussant hors de l’eau qui déferle

La branche de corail et la goutte de perle ;

Jeune comme eux, parmi les grands flots forcenés

J’ai cabré le saut vif des Dauphins talonnés,

Et des algues j’ai fait de longs fouets et des rênes,

Et sur la lame j’ai poursuivi les Sirènes

Émergeant à mi-corps, poissonneuses et nues ;

Mais la vieillesse aussi pour elles est venue,

Sournoise, qu’elle guette, ou brusque, quelle assaille ;

Le sourire se clôt et la croupe s’écaille,

La blanche chair se hâle aux morsures du vent ;

L’écume aux cheveux roux mêle des cheveux blancs.

Tout meurt ; l’homme chancelle et gît ; le dieu trébuche.

L’heure, abeille qui sort, rentre guêpe à la ruche ;

Le Satyre s’endort et le Triton s’accoude

Sur le sable où sa main soutient sa tête lourde ;

Une même marée et un même reflux

Emporte ceux qui sont vers ceux qui ne sont plus,

Et le même destin, qu’ils subissent, délie

Le dieu qui l’a créé de l’homme qui l’oublie ;

Le rire en pleurs sanglote et la voix se lamente ;

Mais la Sirène morte est la vague vivante

Qui se gonfle en poitrine et s’échevèle en crins,

Et d’autres reverront les prestiges marins.

Car maintenant j’écoute encor sur le rivage

Sa voix âpre et stridente en les houles du large

Venir avec le vent et les parfums du soir ;

Et pour ne plus l’entendre, en mon vieux désespoir

Qui m’a fixé perclus sur la grève déserte,

Dans ma conque au col teint de nacre rose et verte,

Je souffle éperdument pour étourdir en moi

L’intérieur écho de l’éternelle voix.

Puisque le poil d’argent point à ma barbe noire,

Dans l’ombre je m’assieds enfin et je veux boire

À la fontaine fraîche enfin les bleus roseaux ;

Puisque le rouet sourd et les minces fuseaux

Ne bourdonneront pas sur mon seuil habité

Ouvert au crépuscule en face de l’été,

Et que nul geste doux et nulle main fidèle

N’effeuillera sur mon tombeau l’humble asphodèle

Ou le lierre noir dont s’enlace le cippe ;

Puisque aucun doigt de femme aux trous de ma tunique

Ne recoudra le fil habile et diligent,

Avec les ciseaux d’or ou l’aiguille d’argent,

Et puisque pour la nuit ma lampe sera vide,

Le sablier muet et sèche la clepsydre,

Je veux m’asseoir, dans l’ombre, en face de la mer,

Et suspendre à l’autel, hélas ! le glaive clair

Dont, jadis, j’ai conduit, hautain sous la cuirasse

Que sangle au torse nu le dur cuir qui le lace,

Pasteur ensanglanté, le troupeau des vivants !

J’ai connu le cri clair des Victoires au vent

Qui, la semelle rouge et les ailes farouches,

Soufflaient aux clairons d’or l’enflure de leurs bouches

Et dont le pied pesait aux paupières fermées ;

Et las du vin tumulte et des fuites d’armées,

Des bannières gonflant leurs plis sur le ciel noir.

Des réveils à l’aurore et des haltes au soir,

De l’orgueil des vaillants et de la peur des lâches

Et des faisceaux haussant le profil de la hache,

Je suis venu m’asseoir auprès de la fontaine

D’où j’entends résonner dans les blés de la plaine

La flûte de bois peint des faunes roux, et vers

La grève qui là-bas se courbe, de la mer,

Gronder dans le ciel rose où s’argente la lune

La conque des Tritons accroupis sur la dune.

Homme ! j’entends ta plainte, écoute aussi la mienne.

Vois ! j’ai reçu des mains de la Tritonienne

La flûte merveilleuse et le thyrse enchanté.

La grappe de l’automne et les roses d’été

Ont mélangé leur fard au bistre de ma joue,

Le pampre rouge et vert à mes cornes se noue,

Le désir du baiser fit ma bouche lippue.

En moi le dieu qui rit devient un bouc qui pue

Et ma bouche s’ébrèche et mon rire s’édente ;

L’abeille qui bourdonne en la ruche vivante,

Si j’approche, me pique à son aiguillon d’or ;

La poursuite m’essouffle et la halte m’endort ;

Le lierre m’entrave et la branche m’écarte ;

L’arc se rompt dans ma main sans que la flèche parte

Et le thyrse brandi se brise à mon poing las ;

L’écho qui m’appelait ricane sur mes pas ;

La Dryade s’échappe et la Nymphe s’esquive ;

Le ruisseau vif me raille au rire de l’eau vive

Et les oiseaux moqueurs se posent sur mes cornes

Et ma flûte s’enroue et siffle des airs mornes

Car ses trous sont bouchés et sa tige se fend ;

Mes deux mains, à tâtons, ne prennent que le vent,

Presque aveugle, mes bras, hélas ! ne sont plus faits

Pour étreindre la Nymphe aux creux des roseaux frais

Dormant dans l’eau qui passe ou nue au soleil tiède.

L’âge vient ; le soir tombe et je m’assieds ; je cède

Mon thyrse à plus ardent et ma flûte à plus gai.

Laisse-moi la suspendre en l’ombre, fatigué,

Près de ton glaive tors qui reste dans la gaine ;

Laisse-moi boire l’eau de ta douce fontaine

Et marchons vers la mer où les Tritons divins,

Qui n’ont jamais connu les viandes et les vins,

Sur la grève où gémit le flot intarissable,

Gonflent leurs conques d’or ou dorment sur le sable.

Homme à la barbe grise et toi, Faune au poil gris,

Pourquoi donc troublez-vous mon sommeil ? Ai-je pris

Une grappe à ta vigne, un fruit à ton verger ?

Pourquoi de son repos venez-vous déranger

Le vieux Triton qui dort et que l’âge ankylose

Couché près de la mer parmi le sable rose ?

Laissez-moi ; d’autres sont, hélas ! ce que nous fûmes,

Torses nus imbriqués d’écaillés et d’écumes,

Bras musculeux haussant hors de l’eau qui déferle

La branche de corail et la goutte de perle ;

Jeune comme eux, parmi les grands flots forcenés

J’ai cabré le saut vif des Dauphins talonnés,

Et des algues j’ai fait de longs fouets et des rênes,

Et sur la lame j’ai poursuivi les Sirènes

Émergeant à mi-corps, poissonneuses et nues ;

Mais la vieillesse aussi pour elles est venue,

Sournoise, qu’elle guette, ou brusque, quelle assaille ;

Le sourire se clôt et la croupe s’écaille,

La blanche chair se hâle aux morsures du vent ;

L’écume aux cheveux roux mêle des cheveux blancs.

Tout meurt ; l’homme chancelle et gît ; le dieu trébuche.

L’heure, abeille qui sort, rentre guêpe à la ruche ;

Le Satyre s’endort et le Triton s’accoude

Sur le sable où sa main soutient sa tête lourde ;

Une même marée et un même reflux

Emporte ceux qui sont vers ceux qui ne sont plus,

Et le même destin, qu’ils subissent, délie

Le dieu qui l’a créé de l’homme qui l’oublie ;

Le rire en pleurs sanglote et la voix se lamente ;

Mais la Sirène morte est la vague vivante

Qui se gonfle en poitrine et s’échevèle en crins,

Et d’autres reverront les prestiges marins.

Car maintenant j’écoute encor sur le rivage

Sa voix âpre et stridente en les houles du large

Venir avec le vent et les parfums du soir ;

Et pour ne plus l’entendre, en mon vieux désespoir

Qui m’a fixé perclus sur la grève déserte,

Dans ma conque au col teint de nacre rose et verte,

Je souffle éperdument pour étourdir en moi

L’intérieur écho de l’éternelle voix.