Églogue
Written 1775-01-01 - 1806-01-01
Hier Nicette,
Sous des bosquets
Sombres et frais,
Marchait seulette.
Elle s'assit
Au bord de l'onde.
Claire et profonde,
Deux fois s'y vit
Jeune et mignonne,
Et la friponne
Deux fois sourit.
De l'imprudente
La voix brillante
Osait chanter
Et répéter
Chanson menteuse
Contre l'amour,
Contre l'amour
Qui doit un jour
La rendre heureuse.
Le long du bois
Je fais silence,
Et je m'avance
En tapinois ;
Puis je m'arrête ;
Et sur sa tête
Faisant soudain
Pleuvoir les roses,
Qui sous ma main
S'offraient écloses :
« Salut à vous,
Mon inhumaine,
N'ayez courroux
Qu'on vous surprenne.
A vos chansons
Nous vous prenons
Pour Philomèle.
Aussi bien qu'elle
Vous cadenciez,
Ma toute belle ;
Mais mieux feriez,
Si vous aimiez
Aussi bien qu'elle. »
— « J'ai quatorze ans,
Répond Nicette ;
Suis trop jeunette
Pour les amans. »
— Crois-moi, ma chère ;
Quand on sait plaire,
On peut aimer.
Plaire, charmer,
Surtout aimer,
C'est le partage,
C'est le savoir
Et le devoir
Du premier âge. »
— Oui ; mais cet âge,
Du moins chez vous,
Est dans ses goûts
Toujours volage.
Sur un buisson
Le papillon
Voit-il la rose,
Il s'y repose.
Est-il heureux,
Amant frivole,
Soudain il vole
A d'autres jeux.
Mais la pauvrette,
Seule et muette,
Ne peut voler… »
Ici la belle
Voulait parler
Pour désoler
Mon cœur fidèle ;
Mais un soupir
Vint la trahir,
Et du plaisir
Fut le présage.
Le lieu, le temps,
L'épais feuillage,
Gazons naissans
A notre usage ?
Doux embarras
D'une pucelle
Qui ne sait pas
Ce qu'on vent d'elle,
Et dont le cœur
Tous bas implore
Certain bonheur
Que sa pudeur
Redoute encore,
Tout en secret
Pressait Nicette ;
A sa défaite
Tout conspirait.
Elle s'offense,
Gronde et rougit,
Puis s'adoucit,
Puis recommence,
Pleure et gémit,
Se tait, succombe,
Chancelle et tombe…
En rougissant
Elle se lève,
Sur moi soulève
Un œil mourant,
Et, me serrant
Avec tendresse,
Dit : « Fais serment
D'aimer sans cesse.
Que nos amours
Ne s'affaiblissent
Et ne finissent
Qu'avec nos jours !
De cette idylle
J'ai pris le style
Chez les Gaulois.
Sa négligence
De la cadence
Brave les lois ;
Mais à Nicette,
Simple et jeunette
On passera"
Ce défaut-là.
Céder comme elle,
Ma toute belle,
Fut ton destin :
Sois donc fidèle
Aussi bien qu'elle ;
C'est mon refrain.