Élégie
By Albert Angot
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Agite ton aile légère,
Printemps ; viens azurer les cieux
Et de tes baisers amoureux
Réchauffer la nature entière.
il fut bien rigoureux l’hiver,
Ses neiges furent bien épaisses,
Son ciel gris vit bien des tristesses,
Et les Français ont bien souffert.
Viens avec tes douces images
Et l’espérance des moissons,
Viens parer le sein des sillons,
Et fais renaître les courages.
L’ennemi n’a-t-il point, vainqueur,
Foulé le sol de la patrie,
Souillé sa poitrine meurtrie,
Comme un infâme ravisseur ?
Les laboureurs, dans leurs chaumières,
N’ont-il pas vu ses cavaliers
Souvent donner à leurs coursiers
A manger le blé de nos terres,
Pendant que bien des malheureux,
Rongés par la faim, la misère,
Maudissant les maux de la guerre,
Appelaient la mort de leurs vœux ?
N’a-t-on pas vu, pleins d’allégresse,
Dans nos celliers, les Allemands
Éventrer, pour passer le temps,
Nos tonneaux, malgré leur ivresse ?
Le vin coulait ; puis la maison
Par eux livrée à l’incendie
Éclairait leur ignoble orgie,
Terreur du pauvre vigneron.
Parais, verdure renaissante ;
Cache l’empreinte de leur pas
Marqués par le feu, le trépas.
Sous ta parure consolante,
Viens cacher aussi les sillons
Creusés dans le sol des prairies
Par leurs nombreuses batteries
Qui ravageaient nos bataillons.
Poussez, jeunes fleurs printanières,
Lilas, narcisses élégants ;
Balancez au souffle des vents,
Pervenches, vos tiges légères.
Et vous, fleurs au calice d’or,
Immortelles, au doux symbole,
Beaux lys, à la grande corolle,
Dans les airs prenez votre essor.
Cachez-nous les champs de carnage
Où des milliers de combattants,
Où nos amis et nos parents
Se sont bien battus avec courage.
Froëchwiller, Sedan, Orléans
Ont vu moissonner nos armées,
Ainsi que sous les faux limées
Tombent les épis jaunissants.
Leur tombe aura moins de tristesses,
Et quand de son aile un zéphyr
En lutinant fera frémir
Vos calices sous ses caresses,
Ces héros, qui font notre orgueil,
Au sein de la nuit sépulcrale,
Oubliant la mort glaciale,
Se réjouiront au cercueil.
Parmi les effluves légères
Qui viendront alors les baigner,
Leurs ombres sauront deviner
Des plaintes qui leur seront chères.
Elle trouveront dans les fleurs
De délicates confidentes
Portant à leurs âmes souffrantes
nos regrets et même nos pleurs.