Élégie

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Toi qui m’as tout repris jusqu’au bonheur d’attendre,

Tu m’as laissé pourtant l’aliment d’un cœur tendre,

L’amour ! et ma mémoire où se nourrit l’amour.

Je lui dois le passé ; c’est presque ton retour !

C’est là que tu m’entends, c’est là que je t’adore,

C’est là que sans fierté je me révèle encore.

Ma vie est dans ce rêve où tu ne fuis jamais ;

Il a ta voix ; ta voix ! tu sais si je l’aimais !

C’est là que je te plains ; car plus d’une blessure,

Plus d’une gloire éteinte a troublé, j’en suis sûre,

Ton cœur, si généreux pour d’autres que pour moi :

Je t’ai senti gémir ; je pleurais avec toi !

Qui donc saura te plaindre au fond de ta retraite,

Quand le cri de ma mort ira frapper ton sein ?

Tu t’éveilleras seul dans la foule distraite,

Où des amis d’un jour s’entr’égare l’essaim ;

Tu n’y sentiras plus une âme palpitante

Au bruit de tes malheurs, de tes moindres revers ,

Ta vie, après ma mort, sera moins éclatante :

Une part de toi-même aura fui l’univers.

Il est doux d’être aimé ! Cette croyance intime

Donne à tout on ne sait quel air d’enchantement :

L’infidèle est content des pleurs de sa victime ;

Et, fier, aux pieds d’une autre il en est plus charmant.

L’as-tu dit ?… Oui, cruel, oui, je crois tout possible ;

Je te pardonne tout, sois heureux, tout est bien,

Le ciel qui t’avait fait pour me rendre sensible,

Oublia que pour plaire il ne me donnait rien.

Et je fuis ; je t’échappe au milieu de tes fêtes,

Où tant de vœux ont divisé nos pas !

L’éloignement, triste bienfait, hélas !

Semble un rideau jeté sur tes conquêtes.

Je n’entends plus ces déchirantes voix,

Qui vont chercher des pleurs jusques au fond des âmes ;

Ces mots inachevés, qui m’ont dit tant de fois

Les noms changeants de tes errantes flammes ;

Je les sais tous ! ils ont brisé mes vœux ;

Mais je n’étouffe plus dans mon incertitude :

Nous mourrons désunis ; n’est-ce pas, tu le veux ?

Pour t’oublier, viens voir !… qu’ai-je dit ? vaine étude,

Où la nature apprend à surmonter ses cris,

Pour déguiser mon cœur, que m’avez-vous appris ?

La vérité s’élance à mes lèvres sincères ;

Sincère, elle t’appelle, et tu ne l’entends pas !

Ah ! sans t’avoir troublé qu’elle meure tout bas !

Je ne sais point m’armer de froideurs mensongères :

Je sais fuir ; en fuyant on cache sa douleur,

Et la fatigue endort jusqu’au malheur.

Oui, plus que toi l’absence est douce aux cœurs fidèles :

Du temps qui nous effeuille elle amortit les ailes ;

Son voile a protégé l’ingrat qu’on veut chérir :

On ose aimer encore, on ne veut plus mourir.