Éliane
Written 1897-01-01 - 1897-01-01
Des jours et puis des jours ont fui. Je me souviens
De cette joie ainsi que de quelque étrangère
Et c'est une féerie encor que j'exagère
De tout le deuil enclos dans les plaisirs anciens.
Mais nos baisers furent les fruits des Hespérides
Dont nous avons mâché la cendre, seulement
La cendre ! le verger solitaire et charmant
N'a pas calmé la soif de nos lèvres arides.
D'autres sont revenus semblables à des dieux
De l'île où par orgueil nous nous aventurâmes ;
Les guirlandes d'amour alourdissaient leurs rames
Et la galère en fleurs émerveillait les yeux.
Je ne jalouse pas leurs fanfares de gloire
Ni les pavois ni les étendards éployés
Dont l'ombre rouge flotte auprès des boucliers :
Leur songe était moins beau que notre ivresse noire,
Et j'erre en ce jardin fouetté du vent brutal,
Plus fier que les héros aux soirs d'apothéoses,
Tandis qu'autour de moi les nostalgiques roses
S'effeuillent vainement vers l'Orient natal.
Je t'aimais et les dieux ont dénoué nos bras,
Et nous vivons à la dérive au cours des heures ;
Et je ne t'entends plus quand tu ris ou tu pleures :
Mais je viendrai vers toi quand tu m'appelleras.
A la dérive ! des palais au bord des fleuves,
D'impérieuses voix m'invitent, dans la nuit
Et par les aubes ; mais qu'importe ? l'eau s'enfuit
Et je ferme mes yeux aux chevelures veuves.
Je sais : l'hôtellerie est pleine de buveurs :
Au mur rit la lambrusque et la rose trémière
Et les raisins gonflés d'aurore et de lumière
Versent les vieux soleils dans les cerveaux rêveurs.
Les sveltes baladins, les joueuses de lyre
Et les masques d'amour y glissent dans le soir
Et la terrasse est vide où je pourrais m'asseoir :
Je n'aborderai pas aux perrons de porphyre ;
Nulle reine en manteau de pourpre et d'argent clair
Ne tendra sur le seuil ses lèvres vers ma bouche ;
Voile noire, carène noire, ombre farouche,
La nef sans gouvernail s'en va jusqu'à la mer
Et je m'endormirai parmi les vagues vertes,
Parmi les mornes flots sans borne, à moins qu'un jour,
Sur une rive heureuse, au sommet de la tour
Dominant la vallée et les terres désertes,
Tu ne paraisses dans ta robe de soleil
Et tu ne m'offres en un geste qui pardonne
Tes cheveux éployés plus riches que l'automne
Et les baisers anciens plus doux que le sommeil.
Je ne sais plus dans quels chemins ni sous quels cieux
La reine de mon cœur, la reine de mes yeux,
La souveraine de mes larmes ignorées,
Qui tord en ses cheveux l'or fauve des vesprées,
Passa sans un regard vers mon front en exil
Comme un soleil d'hiver oublieux de l'avril.
Hélas ! les lys sont morts ; les roses sont fanées ;
L'impitoyable deuil défleurit les années.
Elle ne connaît plus les choses d'autrefois ;
Son oreille infidèle a désappris ma voix,
Ma voix tremblante et les paroles murmurées
Et le frissonnement des étreintes sacrées.
Et maintenant, et maintenant ! je veux en vain
M'interdire les jours et le passé divin.
Ma lèvre qu'elle sut délicate naguères
Est chaude d'une bouche et de baisers vulgaires
Et j'ai bu pour marcher dans l'ombre de la mort
Le vin des matelots et des hommes du port.
Mais cette ivresse est triste, ô reine, et je t'implore.
Reviens, fais resplendir la gloire de l'aurore.
Jette sur les bois nus un manteau de printemps
Et pare les sentiers des roses que j'attends.
Sois bienveillante ; ou si les beaux jardins des rêves
Sont clos pour jamais, soit ! les heures seront brèves
Où je vivrai dans la lumière et dans le bruit,
Et je descendrai seul les marches de la nuit.
Par quelle cruauté des implacables dieux ?
Si loin des jours royaux et pavoisés de joie,
Un soleil tel que les anciens soleils flamboie
Et tes cheveux en fleur épouvantent mes yeux.
Parmi le deuil hélas ! et les ombres tombales,
Que me veux-tu, sourire impérieux encor
Qui fais se réveiller avec un sursaut d'or
Le prestige menteur des aubes triomphales ?
Oui : tes lèvres m'étaient douces près de la mer
Et sur la fauve grève où dormaient les carènes
Gonflaient d'un chant si pur les conques des Sirènes
Que des oiseaux neigeaient autour de toi dans l'air
Et que le souvenir des ailes éployées
Palpite en mes regards éblouis. O rayons
Éteints ! vols disparus d'aigles et d'alcyons !
Voix morte désormais sur des lèvres souillées !
Voix morte et pour moi seul vivante : je voudrais
Ne plus l'entendre et que la terre devînt noire
Et que la nuit sereine engloutît la mémoire
De ta beauté semblable aux roses des forêts.
Mais l'ombre décevante est encore hantée
Par les dieux importuns qui défendent l'oubli
Et la poignante fleur au calice pâli
Sollicite toujours ma bouche ensanglantée.