Elizir d'amor

By Tristan Corbière

Written 1873-01-01 - 1873-01-01

Tu ne me veux pas en rêve,

Tu m'auras en cauchemar !

T'écorchant au vif, sans trêve,

— Pour moi … pour l'amour de l'art.

— Ouvre : je passerai vite,

Les nuits sont courtes, l'été…

Mais ma musique est maudite,

Maudite en l'éternité !

J'assourdirai les recluses,

éreintant à coups de pieux,

Les Neuf et les autres Muses…

Et qui n'en iront que mieux !…

Répéterai tous mes rôles

Borgnes — et d'aveugle aussi…

D'ordinaire tous ces drôles

Ont assez bon œil ici :

— A genoux, haut Cavalier,

A pied, traînant ma rapière,

Je baise dans la poussière

Les traces de Ton soulier !

— Je viens, Pèlerin austère,

Capucin et Troubadour,

Dire mon bout de rosaire

Sur la viole d'amour.

— Bachelier de Salamanque,

Le plus simple et le dernier…

Ce fonds jamais ne me manque :

— Tout vœux ! et pas un denier ! —

— Retapeur de casserolles,

Sale Gitan vagabond,

Je claque des castagnoles

Et chatouille le jambon…

— Pas-de-loup, loup sur la face,

Moi chien-loup maraudeur,

J'erre en offrant de ma race :

— Pur-Don-Juan-du-Commandeur. —

Maîtresse peut me connaître,

Chien parmi les chiens perdus :

Abeilard n'est pas mon maître,

Alcibiade non plus !