Éloge de la nuit
Written 1902-01-01 - 1902-01-01
L'heure a des rossignols chantant devant la nuit
Avec une douceur de flûtes alternées.
La chaleur, la couleur, les formes et le bruit
Sont morts après avoir fatigué les journées…
Toi, chante aussi, mon âme ! et passionnément,
Comme en face des mers glauques que tu célèbres,
Car la marée immense et coite des ténèbres
A gonflé contre nous son noir déferlement.
Grande ombre qui souffrais du jour, voici le temple
Où l'on peut oublier la gêne de la chair :
L'obscurité nous donne une liberté d'air,
Et sous irons ailés d'un songe, le plus ample !
La Vie est trépassée au tombeau du sommeil ;
En un vol orgueilleux au-dessus et loin d'elle,
Nous crierons une joie haute et surnaturelle
Ainsi qu'un chat-huant délivré du soleil.
Avec nous monteront l'odeur de la prairie,
Le baume des tilleuls, l'amertume des ifs,
Et nous nous confondrons dans la vie inouïe
Des frôlements légers et des encens furtifs.
Nous ignorerons tout du monde, sauf l'arôme
Et le passage frais du vent dans notre vol.
Parmi le grand néant du ciel, quitté le sol,
Nous ouvrirons des yeux d'archange ou de fantôme.
Et, si la lune verse au dehors sombre et mou
Ses larmes de clarté pâle et quotidienne,
Longtemps, dans le silence, avec ce seul œil fou,
Nous dévisagera la nuit cyclopéenne.