Éloquence perdue

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Un dimanche de Fructidor

Dernier, dans un village

De pêcheurs, au pays d’Armor,

Me trouvant de passage,

À l’église je suis entré,

Juste au moment sévère

Que le recteur exaspéré

Jaillissait de sa chaire.

Il y avait un monde fou,

Femmes et jeunes filles ;

Beaucoup de mathurins itou,

Ouvrant leurs écoutilles.

Or, ce recteur hurla, tonna

Contre l’intempérance

Qui sévit, dans ce pays-là,

Plus qu’autre part, en France.

La mer ! qu’est-ce que vous voulez ?…

Rien comme ça n’altère…

Et nos bons mathurins salés

Se dessalent à terre.

Sans entrer dans la lettre, ici,

De son réquisitoire,

Il leur dit à peu près ceci,

Si j’ai bonne mémoire.

« Il avait vu dans les ruisseaux

Des gars, près de sa cure !

Se vautrer comme des pourceaux

Du troupeau d’Épicure !…

« Et que c’était se ravaler

Au-dessous de la brute,

À ce point, que tel croit parler,

Qui seulement quirrute…

« Que l’ivrognerie, à coup sûr,

Est des vices le pire,

À cause qu’il exerce sur

Les autres son empire…

« Et d’ailleurs, qu’on ne devait pas,

Malgré la soif contraire,

Boire en dehors de ses repas,

Si ce n’est de l’eau claire…

« Que si leur raison se noyait

En de sales guinguettes,

En revanche, on ne les voyait

Jamais donner aux quêtes…

« Enfin, qu’au lieu de dépenser

Tout leur « décompte » à boire,

Ils feraient mieux le lui verser,

Pour s’offrir un ciboire… »

Et patati, et patata…

Il parla sur ce thème,

Trois quarts d’heure au moins, tempêta

Et lança l’anathème ;

En l’entrelardant de latin

Que l’on cuisine à Rome,

Et citant du Saint Augustin

Avec du Saint Jérôme.

Or, tout près de moi, j’entendis,

Après cette tirade,

Un de ces mathurins maudits

Dire à son camarade :

« — Hein ! crois-tu qu’il s’est emballé,

Qu’en dis-tu, mon compère ?

Tout de même, il a bien parlé…

Allons donc prendre un verre. »