Émaux sur or et sur argent

By Pierre Louÿs

Written 1888-01-01 - 1920-01-01

Ô gloire et nuit des eaux ! mare aux lueurs livides !

Vol de nénufars blancs entre deux ciels de soir

Immobiles, crépusculaires… Ô miroir

Orageux du soleil couchant sur les champs vides.

Ombre d’eau corrompue, éblouissement noir…

Ô fauve amas d’inextricables longues pailles.

Lumière en floraison dans la lumière. Essor

D’aurore foisonnante aux flammes des broussailles

Écumantes parmi la sueur de messidor.

Ô, silence ! — rayons dardés hors du mirage

Où des éclats d’étoile ont gravé leur sillage

Car c’est l’immense paix du ciel nocturne, encor.

Et voici qu’en mes bras de brume, soulevée,

Réfléchissent la gloire et l’étoile arrêvée

Tes longs yeux verts stagnants sous des frondaisons d’or.

C’est un lys, une fleur vivante, une corolle

Chaude, et qui respire, et qui palpite, et qui bat.

Ô rougeur que nul midi de feu n’étiole !

C’est la fleur turgescente et jeune qui tomba

Des cheveux de la Nuit sur ta beauté d’Idole.

Sa volupté nocturne a gardé pour les sens

La féminine odeur des corolles sacrées

Et dans l’air où fraîchit la douceur des soirées

Je rêve errer sur elle un bleu brumeux d’encens.

C’est pourquoi de ta fleur de chair endolorie

Je veux faire un lys froid comme une pierrerie,

Pourpre comme la lune à l’horizon naissant

Calice de rubis comme une fleur d’étoile

Chair de vierge fouettée avec des flots de sang

Ta bouche rouge et blanche et toute liliale.

Pour cuirasser ton cœur contre ma faible main,

Telle que les Vertus des hautes mosaïques

Tu dresses fortement sur ton torse hautain

Deux grands casques de guerre aux crêtes héroïques

Et ton poitrail surgit comme bardé d’airain.

Mais parfois tes fureurs durant les nuits cruelles

Se couchent au niveau de mes lèvres d’enfant,

Et tu daignes fléchir sur ton corps triomphant

L’éclosion sereine et vaste des mamelles.

Je te regarde alors sous ton bras indolent,

Et je cherche, étendu devant tes chairs païennes,

Vierge ! quelle Amphitrite aux mains céruléennes,

Quelle Thétis distraite, avec un geste lent, —

De ses doigts bleus encor des glauques empyrées

Stria l’or de tes seins d’artères azurées.