Embellissements
Written 1875-01-01 - 1875-01-01
Si vous le pouvez, d'un œil sec
Regardez cela. C'est la rue
De la Paix. Dieux puissants ! avec
Quelle fureur le pic s'y rue !
Dégringolez, façades, coins !
En avant la pelle et la pioche !
O rue historique, rejoins
Celles de Tyr et d'Antioche !
Le spectacle est superbe, car
Des hordes, comme en rêve entrées
Dans ces maisons, en sortent par
Les trous des chambres éventrées ;
Tous ces palais sur leurs genoux
Laissent ruisseler leurs entrailles ;
On voit, comme des aigles fous,
S'envoler des pans de murailles ;
Et les plâtras et les gravats,
O dieu de notre préfecture,
Couvrent la ville où tu gravas
Ton nom pour la race future.
Blanc comme Avril en floraison,
Le passant gémit, pleure et beugle.
Désormais on a bien raison
De dire que l'homme est aveugle ;
Car, ainsi masqué jusqu'aux dents,
Le Français, qui devient farouche,
A du plâtre dans les yeux, dans
Les narines et dans la bouche.
O Parisien, ta cité
A présent n'a plus de rivales ;
Mais, selon ta capacité,
Ce plâtre, il faut que tu l'avales !
Et voici, dans tout ce mic-mac,
Le plus clair de tes héritages :
Tu dois avoir dans l'estomac
Quelques maisons à cinq étages !
Hurrah ! Le fauve Sahara
Croît et grandit, où fut la rue
De la Paix ; bientôt l'on aura
Coupé cette immense verrue.
Bon Paris, patiente encor :
Bientôt, pourvu qu'on démolisse,
Tu deviendras le sable d'or,
Le désert parfaitement lisse,
O ville, — et, prudents animaux,
Au lieu même où tu te pavanes
Les doux et patients chameaux
Iront en longues caravanes !
Paix divine ! ce n'est plus qu'aux
Antipodes que l'on te souffre ;
L'Europe est ivre de shakos,
De canons rayés et de soufre.
Tu souris, efforts superflus !
Ta détresse, hélas ! s'est accrue.
Chez nous il ne te restait plus
Rien, Déesse, qu'un nom de rue ;
On te le reprend ! Il est sûr
Qu'un édile sévère et tendre
Ne peut pas laisser ton nom sur
Des démolitions à vendre !
Ouvrière, qui n'as souci
Que d'une œuvre amoureuse et lente,
Le préfet te chassa d'ici
Comme une marchande ambulante ;
Ce maître a brisé ton collier
Et l'a jeté dans le cloaque,
Et, pour te mieux humilier,
T'a même retiré ta plaque !