Embuscade
Written 1857-01-01 - 1857-01-01
Trois pierres sur la dune, au revers trois bandits,
Trois stylets dans leur sein. Sur les flots alourdis
Où commence avec l'ombre à s'engrosser la nue,
Dégoutte, au long des toits, une onde tiède et nue.
C'est entre chien et loup, comme on dit. Par instant,
A peine au quai noirci passe un manteau flottant.
D'ailleurs, la grève est large et sombre. Les lanternes
En spectres incertains y croisent leurs feux ternes.
Pas un pied n'y remue, et chaque coup de vent
Fait heurter une vitre en un prochain couvent.
— Pippo, dit l'un des trois, estimes-tu qu'en somme
Ce vieux renard nous ait assez payé notre homme ?
J'ai vent que le bon sir est dur sur les écus
Et qu'il n'en mourrait pas pour donner un peu plus !
— Bah ! dit l'autre, as-tu peur ? Voilà deux matinées
Que je passe à rien faire, et mes après-dînées
A dormir contre un mur, au bas d'un escalier…
On s'ennuie à la fin. D'ailleurs, le cavalier
Mort, à nous le cheval ! Ça fera des cigares
Pour un mois, et de quoi remonter nos guitares !
Et si l'homme est à pied, nous aurons le pourpoint,
Sans compter les revers, s'il met l'épée au poing !
— Dieu le sait ! dit Pippo. Le ventre à la besogne,
Et non le dos ! Mieux vaut la hart que la vergogne !
— Paix, bavards ! prit le tiers. On vient, êtes-vous prêts ?
C'est le temps d'escrimer, et gare les jarrets !
Tous trois, sur leurs poignards s'inclinent. — Mais l'alerte
Est fausse, Gaëtan ! La plume est noire ou verte,
Et celle qu'il nous faut est blanche ! — Mort de Dieu !
Prit le premier causeur, est-ce l'heure et le lieu
Qu'on nous fasse en plein vent garder le pied de grue,
D'un temps à ne pas mettre un chien mort dans la rue ?
Le tout pour qui ? Pour rien ! — Cousin, dit Gaëtan,
Si le talon t'en dit, nous voilà deux, va-t'en !
— Hum ! dit le vieux brigand, grinçant dans sa moustache,
Sans doute autant de pris. Il s'assit. — Que je sache,
C'est vrai qu'on m'a payé pour tuer un passant,
Mais non pas pour l'attendre ! Et s'il en passe cent ?
— Vive Dieu, dit Pippo, c'est quand son gibier passe
Qu'on voit, d'un franc limier, s'il est de bonne race.
— Je le veux, poursuivit l'autre, et pour franc limier,
Par saint Jean ! nous verrons qui s'enfuit le premier.
Me juges-tu le cœur si faible, et qu'à la tâche
Pour avoir le poil gris on ait la main plus lâche ?
Sais-tu bien seulement que j'étais condamné
Et qu'on m'avait pendu, que tu n'étais pas né ?
Oui, mon fils, et Dieu sait où j'en serais à l'heure
Qui sonne, si la corde avait été meilleure !
Croyez-moi, mes enfants, quand on a, du licou,
Vu le prévôt descendre à cheval sur son cou,
On comprend qu'il est dur d'aller gagner sa vie
A guetter les passants sur les quais, par la pluie,
Et que les gens heureux sont les lazzaroni
Qui vivent d'eau, de fruits et de macaroni.
— Vrai, dit l'autre, en ce cas, tu sais mieux que personne
Ce que pèse un gredin dans sa peau ! Je m'étonne
Que Satan, t'ayant pris à la gorge une fois,
Ne t'ait pas, dans la nuque, enfoncé mieux les doigts !
Étais-tu donc trop maigre ? Ou si c'est que ton âme
S'est rouillée à l'étui comme une vieille lame ?
— Je ne sais, mon enfant, c'est un moment passé !
Mais ma barbe, à l'endroit n'a jamais repoussé !
— Bavards, reprit encor le tiers, ferez-vous trêve ?
Je viens de voir un lac aborder à la grève ;
Laissez le prendre au large, et ne nous montrons pas
Avant qu'il ait paru sous ce falot, là-bas !
— Cette fois, dit Pippo, c'est lui-même ! Et l'ouvrage
Nous vient ! Voici l'oiseau : je l'avise au plumage !
Main haute et chapeau bas !…
Ce qui fut dit fut fait,
Quelqu'un le long du mur arrivait en effet.