En marchant la nuit dans un bois

By Victor Hugo

Written 1881-01-01 - 1881-01-01

Il grêle, il pleut. Neige et brume ;

Fondrière à chaque pas.

Le torrent veut, crie, écume,

Et le rocher ne veut pas.

Le sabbat à notre oreille

Jette ses vagues hourras.

Un fagot sur une vieille

Passe en agitant les bras.

Passants hideux, clartés blanches ;

Il semble, en ces noirs chemins,

Que les hommes ont des branches,

Que les arbres ont des mains.

On entend passer un coche,

Le lourd coche de la mort.

Il vient, il roule, il approche.

L’eau hurle et la bise mord.

Le dur cocher, dans la plaine

Aux aspects noirs et changeants,

Conduit sa voiture pleine

De toutes sortes de gens.

Novembre souffle, la terre

Frémit, la bourrasque fond ;

Les flèches du sagittaire

Sifflent dans le ciel profond.

— Cocher, d’où viens-tu ? Dit l’arbre.

— Où vas-tu ? Dit l’eau qui fuit.

Le cocher est fait de marbre

Et le coche est fait de nuit.

Il emporte beauté, gloire,

Joie, amour, plaisirs bruyants ;

La voiture est toute noire,

Les chevaux sont effrayants.

L’arbre en frissonnant s’incline.

L’eau sent les joncs se dresser.

Le buisson sur la colline

Grimpe pour le voir passer.

Le brin d’herbe sur la roche,

Le nuage dans le ciel,

Regarde marcher ce coche,

Et croit voir rouler Babel.

Sur sa morne silhouette,

Battant de l’aile à grands cris,

Volent l’orage, chouette,

Et l’ombre, chauve-souris.

Vent glacé, tu nous secoues !

Le char roule, et l’œil tremblant,

À travers ses grandes roues,

Voit un crépuscule blanc.

La nuit, sinistre merveille,

Répand son effroi sacré ;

Toute la forêt s’éveille

Comme un dormeur effaré.

Après les oiseaux, les âmes !

Volez sous les cieux blafards.

L’étang, miroir, rit aux femmes

Qui sortent des nénuphars.

L’air sanglote, et le vent râle,

Et, sous l’obscur firmament,

La nuit sombre et la mort pâle

Se regardent fixement.