En patinant

By Paul Verlaine

Written 1869-01-01 - 1869-01-01

Nous fûmes dupes, vous et moi,

De manigances mutuelles,

Madame, à cause de l’émoi

Dont l’été férut nos cervelles.

Le Printemps avait bien un peu

Contribué, si ma mémoire

Est bonne, à brouiller notre jeu,

Mais que d’une façon moins noire !

Car au printemps l’air est si frais

Qu’en somme les roses naissantes

Qu’Amour semble entrouvrir exprès

Ont des senteurs presque innocentes ;

Et même les lilas ont beau

Pousser leur haleine poivrée,

Dans l’ardeur du soleil nouveau :

Cet excitant au plus récrée,

Tant le zéphyr souffle, moqueur,

Dispersant l’aphrodisiaque

Effluve, en sorte que le cœur

Chôme et que même l’esprit vaque.

Et qu’émoustillés, les cinq sens

Se mettent alors de la fête,

Mais seuls, tout seuls, bien seuls et sans

Que la crise monte à la tête.

Ce fut le temps, sous de clairs ciels,

(Vous en souvenez-vous, Madame ?)

Des baisers superficiels

Et des sentiments à fleur d’âme,

Exempts de folles passions,

Pleins d’une bienveillance amène,

Comme tous deux nous jouissions

Sans enthousiasme — et sans peine !

Heureux instants ! — mais vint l’Été !

Adieu, rafraîchissantes brises !

Un vent de lourde volupté

Investit nos âmes surprises.

Des fleurs aux calices vermeils

Nous lancèrent leurs odeurs mûres,

Et partout les mauvais conseils

Tombèrent sur nous des ramures.

Nous cédâmes à tout cela,

Et ce fut un bien ridicule

Vertigo qui nous affola

Tant que dura la canicule.

Rires oiseux, pleurs sans raisons,

Mains indéfiniment pressées,

Tristesses moites, pâmoisons,

Et que vague dans les pensées !

L’automne, heureusement, avec

Son jour froid et ses bises rudes,

Vint nous corriger, bref et sec,

De nos mauvaises habitudes,

Et nous induisit brusquement

En l’élégance réclamée

De tout irréprochable amant

Comme de toute digne aimée…

Or, c’est l’Hiver, Madame, et nos

Parieurs tremblent pour leur bourse,

Et déjà les autres traîneaux

Osent nous disputer la course.

Les deux mains dans votre manchon,

Tenez-vous bien sur la banquette,

Et filons ! —et bientôt Fanchon

Nous fleurira quoi qu’on caquette !