En sortant du collège

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

Puisque nous avons seize ans,

Vivons, mon vieux camarade,

Et cessons d'être innocents ;

Car c'est là le premier grade.

Vivre c'est aimer. Apprends

Que, dans l'ombre où nos cœurs rêvent,

J'ai vu deux yeux bleus, si grands

Que tous les astres s'y lèvent.

Connais-tu tous ces bonheurs ?

Faire des songes féroces,

Envier les grands seigneurs

Qui roulent dans des carrosses,

Avoir la fièvre, enrager,

Être un cœur saignant qui s'ouvre,

Souhaiter être un berger

Ayant pour cahute un Louvre,

Sentir en mangeant son pain

Comme en ruminant son rêve,

L'amertume du pépin

De la sombre pomme d'Ève ;

Être amoureux, être fou,

Être un ange égal aux oies,

Être un forçat sous l'écrou ;

Eh bien, j'ai toutes ces joies !

Cet être mystérieux

Qu'on appelle une grisette

M'est tombé du haut des cieux.

Je souffre. J'ai la recette.

Je sais l'art d'aimer ; j'y suis

Habile et fort au point d'être

Stupide, et toutes les nuits

Accoudé sur ma fenêtre.

Elle habite en soupirant

La mansarde mitoyenne.

Parfois sa porte, en s'ouvrant,

Pousse le coude à la mienne.

Elle est fière ; parlons bas.

C'est une forme azurée

Qui, pour ravauder des bas,

Arrive de l'empyrée.

J'y songe quand le jour naît,

J'y rêve quand le jour baisse.

Change en casque son bonnet,

Tu croirais voir la Sagesse.

Sa cuirasse est un madras ;

Elle sort avec la ruse

D'avoir une vieille au bras

Qui lui tient lieu de Méduse.

On est sens dessus dessous

Rien qu'à voir la mine altière

Dont elle prend pour deux sous

De persil chez la fruitière.

Son beau regard transparent

Est grave sans airs moroses.

On se la figure errant

Dans un bois de lauriers-roses.

Pourtant, comme nous voyons

Que parfois de ces Palmyres

Il peut tomber des rayons,

Des baisers et des sourires ;

Un drôle, un étudiant,

Rôde sous ces chastes voiles ;

Je hais fort ce mendiant

Qui tend sa main aux étoiles.

Je ne sors plus de mon trou.

L'autre jour, étant en verve,

Elle m'appela : Hibou.

Je lui répondis : Minerve.