Entendu dans le ciel

By Victor Hugo

Written 1898-01-01 - 1898-01-01

« Dis-moi donc ce qui se passe,

« Mer ? que fait-on dans l'espace ?

« A quoi, grands flots azurés,

« Veut-on donc que je consente,

« Moi, la sinistre passante

« Des nuages effarés ?

« Je suis la Flamme vivante ;

« Je suis la haute épouvante,

« Le cri sourd du ciel serein,

« La roue aux éclairs sans nombre

« Du grand tourbillon de l'ombre ;

« Le sombre marcheur d'airain !

« Je suis la bête Tonnerre ;

« J'ai broyé Cham dans son aire,

« Et Capanée en son nid ;

« Mes griffes se sont posées

« Sur les faces écrasées

« Des pharaons de granit.

« Je luis, je frappe, j'émonde.

« Quand Dieu veut détruire un monde,

« C'est moi qui crie : Essayons !

« C'est moi qui brûle les âmes,

« Et, pour en faire des flammes,

« Moi qui rends fous les rayons.

« Ô mer, je fends, quand j'y tombe,

« Comme une vitre, la tombe ;

« Quand je touche un dieu de nuit,

« Le dieu meurt aux mains du bonze ;

« Quand je crache sur du bronze,

« Le bronze s'évanouit.

« Quand dans ma gueule je mâche

« Un méchant, un traître, un lâche,

« Le mal semble s'éclipser ;

« Quand sous mes pieds je trépigne

« Quelque noir colosse indigne

« On dit : Dieu vient de passer !

« J'ai tordu dans ma fournaise

« Les géants de la Genèse,

« Les titans aux bras nerveux ;

« Brûlant leur cri dans leurs bouches,

« Je les emportais farouches,

« Mes éclairs dans leurs cheveux !

« J'ai dévoré sons leurs dômes

« Les cinq rois des cinq sodomes,

« Gur, Zaïm, Henoch, Éloph,

« Bél, monstre aux mains jamais lasses… —

« Maintenant tu me remplaces,

« Talon de botte d'Orloff !

« Orloff est, mon frère sombre ;

« Tous deux, sous nos pieds, dans l'ombre,

« Débout sur le même char,

« Nous écrasons, moi l'étoile

« De Satan que la nuit voile,

« Lui les yeux crevés du czar.

« Mais qu'est-ce donc ? à cette heure,

« Orloff lui-même est un leurre !

« Les rois monstres triomphants

« S'endorment parmi les cierges,

« Souriants comme des vierges,

« Sereins comme des enfants !

« Ces meurtriers dans leur ville

« Ont pour oreiller tranquille

« Leurs crimes inexpiés

« Leur front doucement s'y penche ;

« Et Tobolsk, leur chienne blanche,

« Mange un peuple sous leurs pieds !

« Tandis que, pour leurs chimères,

« Pleurent les sœurs et les mères,

« Que leur nom, fait de remord ;

« D'épouvante et de huées ;

« Sort du milieu des nuées

« Comme un clairon de la mort ;

« Tandis que leur feu dévore,

« Et que, dû soir à l'aurore

« Et de l'aube jusqu'au soir,

« Toute la terre enflammée '

« Roule autour d'eux sa fumée

« Comme un lugubre encensoir ;

« Ils font venir leurs familles ;

« Ils prodiguent à leurs filles

« Leurs caresses d'Attila ;

« Puis ils bénissent le monde… —

« Et dis-moi donc, mer profonde,

« Qu'est-ce que nous faisons là ?

« Puisque tu ne sais pas même,

« Mer, gonfler ton flot suprême,

« Et l'emplir de Jéhovah,

« Et prouver que Dieu t'habite,

« Et faire une hydre subite

« De la couleuvre Néva ;

« Puisque l'eau que tu gouvernes

« N'ose entrer dans les cavernes,

« Que tu lui dis : Viens-nous-en !

« Puisqu'un trône est un refuge,

« Que toi, qui fus le déluge,

« Tu n'es plus que l'océan ;

« Puisque la justice boîte ;

« Puisque, moi, qu'en sa main droite

« Tient l'ouragan plein de bruit ;

« Moi dont l'abîme est l'ornière,

« La grande raison dernière

« Du mystère et de la nuit ;

« Puisque moi, la flamme ardente

« Qui sers de prunelle à Dante,

« La semeuse du trépas,

« Moi que fuit l'âme éperdue,

« Moi, la bombe inattendue

« Du mortier qu'on ne voit pas,

« Puisque je ne suis plus bonne

« Qu'à faire un bruit monotone

« Ainsi que les moucherons,

« Et que, stupide, je roule,

« Aux mains d'un joueur de boule,

« Sur le plafond des Nérons ;

« Puisque Dieu ne sait qu'absoudre,

« Je m'en vais ! » — Ainsi la foudre,

Dans le ciel que l'ombre emplit,

Parle à la sombre marée,

Et rugit, désespérée

Qu'un czar meure dans son lit.