Entente cordiale

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Dès que Fallières eut débarqué

Sur le sol d’Angleterre,

Son vieil Édouard, sur le quai,

Lui dit : « Et bien, gros père,

A-t-on bien vomi ? …

Pardon… bien dormi,

En traversant la Manche ?

— Sire, comme un noir…

Pardon… comme un loir,

Tout en faisant la planche.

— Parbleu ! voilà qui est parler.

Mais, à part ça… j’espère

Que ça va comme vous voulez ? …

Votre teint est prospère.

— Oui, ça va, ça vient,

Comm’la queu’ d’mon chien

Mais vous-même, si j’ose…

Mon cher Édouard,

Vous êtes flambard

Comme de noce un… chose.

— Oui donc. Je suis assez content.

Je me sens très en forme.

Il faudra, d’ici peu de temps,

Que dans Paris je dorme.

Car Paris, ma foi !

Est le seul endroit

Où je suis à mon aise.

Et puis, nom de Dieu

Rien n’est « bath au pieu »

Comm’ vos sacré’ Françaises !

— Mais, à propos, mon Président,

Et cette vieille vigne ?…

Aurons-nous un vin abondant,

Cette année, et plus digne

Que le Loupillon

— Sauf respect, mon bon, —

Que vous m’avez fait boire

Tout dernièrement ?

Véritablement

Il m’a f…ichu la foire. »

— Ah ! Sire, ne m’en parlez pas,

Il me vient des nouvelles

Plutôt fâcheuses de là-bas.

La saison fut cruelle.

Si bien que le vin,

Que, cet an prochain,

Vous boirez chez moi, Sire,

(Si j’ai cet honneur)

Sera, par malheur,

Peut-être encore pire.

Conduire un peuple, ça n’est rien.

Qu’une simple aventure…

Mais quel métier de galérien

Que la viticulture !

Que de tact, de soin,

La Vigne a besoin !

Il faut s’occuper d’elle

Sans relâche, étant

Délicate autant

Comme une demoiselle.

J’ai mis quarante ans, environ,

C’est à peine croyable,

Pour devenir un vigneron.

J’ose dire passable,

Tandis, quand je fus,

Flanqué de mes fûts,

Sur le trône de France,

Sans m’évertuer,

J’appris le métier

Rien qu’en une séance. »