Envoi

By Maurice Bouchor

Written 1876-01-01 - 1876-01-01

Lorsque vous tournerez les pages de ce livre

Où de chers souvenirs ont tenté de revivre,

Peut-être aurez-vous honte en les y retrouvant,

Et me maudirez-vous de les jeter au vent

Pour la foule, insensible à mon chant triste et tendre,

Qui passe bruyamment sans voir et sans entendre.

C'est dans de longs regards qu'autrefois vous lisiez ;

Nos cœurs épanouis comme de frais rosiers

S'effeuillaient doucement par les soirs pleins d'étoiles ;

Et l'avenir, couvert d'impénétrables voiles,

Mystérieux pour nous jusques au dernier jour,

L'avenir où dormait l'oubli de tant d'amour,

Ne troublait pas le charme infini de nos rêves.

Et cependant la mer déroulait sur les grèves

Ses flots calmes, pareils à des moires ; et nous,

En face de sa gloire émus, presque à genoux,

Écoutant son murmure et muets devant elle,

Nous prenions à témoin la Nature immortelle

De l'immortel amour qui nous avait unis.

Mais la mer a vaincu l'amour. Soyez bénis,

O temps à tout jamais passés de notre joie !

Sous un ardent soleil de pourpre qui flamboie,

En silence le long des flots retentissants

Je m'en vais comme une âme errante, et je me sens

Plus désolé, plus seul, et plus inconsolable

Que les vagues venant sangloter sur le sable.

A force d'écouter leur douloureuse voix

Plus triste que le vent dans les feuilles des bois,

J'ai cessé d'écouter la vôtre, ô bien aimée ;

Et, sous le clair de lune endormie et pâmée,

Cette mer m'a paru si belle, que mes yeux

Égarés dans l'espace et perdus dans les cieux

Ne se sont plus tournés vers vos yeux tout en larmes.

Dites, quelle magie a d'assez puissants charmes

Pour glacer notre cœur et pour le dessécher ?

Un coup de vent qui passe, un souffle d'air léger

A su déraciner la fleur de nos pensées

Et jeter dans la mer ses feuilles dispersées.

Vous souvient-il encor des derniers soirs de mai ?

Nous étions seuls, debout. Dans mon rêve abîmé,

Je regardais au loin poindre les blanches voiles

Et sortir de l'eau fraîche un riche essaim d'étoiles :

Je songeais que le monde est divinement beau

Et je sentais dans l'air sourdre le renouveau ;

Tout me semblait vivant, rochers, algues marines

Et flots voluptueux soulevant leurs poitrines —

Et vous pensiez : pourquoi nous sommes-nous aimés ?

Oui, la mer a vaincu l'amour ! Les yeux fermés,

Je revois ce passé que mon âme renie,

Et je ne comprends plus notre extase infinie.

Mais ne m'en voulez pas si j'ai tiré des morts

Notre bonheur ancien, et si j'ai sans remords

Parlé de cet amour plein de mélancolie

Dont nous ne saurons plus la sublime folie.

Ne me haïssez pas pour avoir à loisir

Ébauché dans mon deuil des rêves de plaisir

Et redit la chanson de ma vieille jeunesse.

Je pense à ce temps-là sans espoir qu'il renaisse ;

Il ne renaîtra pas, je-n'ai ni sang ni cœur.

Mais si, toute une nuit, perdant cette rancœur

De ne pouvoir aimer et d'être jeune encore,

Je peux tromper enfin l'ennui qui me dévore,

Croyant dans le silence et dans l'obscurité

Voir soudain apparaître un fantôme attristé

Qui me prend par la main, me regarde et m'embrasse

Avec un air si doux et d'une telle grâce —

Je crois sentir mon cœur battre comme autrefois.

Seul, pensant vous parler, j'ai des pleurs dans la voix ;

De nos chers souvenirs j'ai l'âme parfumée,

Et je vous aime encor de vous avoir aimée.