Envoi a mes amis

By Ernest Ameline

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

C’est un triste cadeau que je vous fais, amis,

Car, ouvrant au hasard La Fontaine, je lis

Cet adage : « L’exemple est un dangereux leurre ;

Où la guêpe a passé, le moucheron demeure, »

Et je crains pour mes vers les tristes coups du sort,

Qu’ils ne soient en naissant déjà frappées de mort.

Oh ! que n’ai-je écouté cet avis charitable

Formulé simplement par le roi de la Fable !

Mais la soif de courir au-devant du danger,

D’affronter les combats « avec un cœur léger »

(Comme l’a dit, hélas ! du haut de la tribune

L’homme qui par ce mot brisa notre fortune) ;

Et cent autres raisons, dont pas une à vos yeux

Ne pourrait revêtir un motif sérieux…

Bref, tranchons d’un seul mot : ces strophes étaient prêtes.

En ajoutant la honte à toutes nos défaites,

La guerre entre Français en arrêta l’essor ;

Je remets aujourd’hui la main sur mon trésor,

Et je vous l’abandonne ! — En ce temps de Commune,

Des endroits malsonnants ne gardez pas rancune.

Au milieu de l’exil, tristement cahotés,

Les vers contre les vers à tout moment heurtés

S’engloutiront bientôt dans une nuit profonde,

Sans laisser après eux un reflet sur le monde.

Pour les défendre un peu soyez bons avocats,

Puisqu’ils se sont jetés d’instinct entre vos bras.

Amis, un dernier mot : Dans votre âme sensée

Comptez pour rien la forme et voyez la pensée ;

Et lorsque, sur le soir, pour vous mieux endormir,

Vous ouvrirez ce livre en poussant un soupir,

Que votre œil s’illumine aux malheurs de la France !

Voilà mon seul espoir, ma seule récompense !