Envoi

By Henriette Hervé

Written 1925-01-01 - 1925-01-01

Ces vers tout pleins de vous, vous ne les lirez pas…

Vous n'avez pas le temps d'apprendre,

Combien, et comment un cœur bat,

Quand vous l'avez troublé par votre voix trop tendre…

J'aurais tant voulu cependant

Aller vers vous et puis vous dire simplement

« Voici mon premier livre… Il n'est fait que pour vous…

Il n'est fait que de rêves fous

Mais ineffables,

Et j'ai tant poursuivi leur ombre sur le sable

Qu'elle estompe pour moi jusqu'au dernier détour

La longue route sans retour…

Vous verriez que ce livre

Vous étiez seul au monde à pouvoir l'inspirer,

Vous verriez qu'il n'est beau, vous verriez qu'il n'enivre

Que pour avoir parlé d'amour désespéré !

Goutte à goutte amassée, une immense tristesse

Baigne ses accents éperdus,

Son verbe frémissant de profonde tendresse

Ne dit que le bonheur perdu !

Si j'ai chanté la nature et la solitude,

C'est dans le seul espoir de vous posséder mieux !

Car celui qui cherche son dieu

Et voudrait s'abîmer dans la béatitude,

Éprouve le besoin de vivre loin de tous,

Fuit le monde,

Puis à genoux

Dans l'inactivité contemplative où l'onde

Attend la brise tiède et le retour du flot

Il prie… il espère un souffle d'en haut…

Si vous lisiez, vous pourriez craindre ce miracle !

Car le divin spectacle

D'un amour simple et vrai,

Ne laisserait pas vos sens conserver leur paix !

Si vous lisiez, le feu qui consume mes veines

Rallumerait enfin le feu qui vous brûlait,

Si vous lisiez, en entendant crier ma peine

Vous m'aideriez sans doute, à supporter son faix,

Vous voudriez panser ma plaie

Et me détacher de la claie

Dont vos mains autrefois ont serré les liens

D'innombrables nœuds gordiens !

Si vous lisiez, vous voudriez toujours entendre

Résonner près de vous cette lyre si tendre,

Dans le chant dont je meurs !

Vous ne pourriez rester plus longtemps insensible,

Car les coups profonds de mon cœur

De leur élan incoercible

On toujours précédé mes mots !

Mais vous ne lirez rien ! Plutôt

Que de subir le déchirant outrage

De voir. mon livre ainsi qu'une tombe bien close

Et que vus mains trop sages

N'ont pas voulu fleurir de roses,

J'abandonne en pleurant le geste commencé !

Je n'irai pas, portant mon âme dénudée,

Pour tenter de franchir malgré vous le fossé…

J'attendrai que la grâce enfin soit accordée…

Je ne veux rien troubler par le bruit de mes pas,

Et ces vers, pleins de vous, vous ne les lirez pas