Épilogue

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Rime, avant cet âge fatal,

Voilà bien longtemps, quand la France

Dans une coupe de cristal

Buvait le vin de l'espérance,

Sous mon front venant te poser,

Lors de ces époques heureuses

Tu chantais comme le baiser

Qui joint deux bouches amoureuses.

Quand la Patrie eut à son flanc

Reçu la blessure exécrable,

Lorsqu'il fallut donner son sang

Pour cette martyre adorable,

Tu résonnas comme un clairon

Qui raille le danger vulgaire,

Et ta voix, mieux que l'éperon,

Fit bondir les coursiers de guerre !

Pleine de confiance encor,

Tu te jetais dans la mêlée,

Fière, sous ta cuirasse d'or,

Ainsi qu'une Penthésilée ;

Et plus d'une fois le Vainqueur,

Atteint jusque dans son génie,

Tressaillait sous l'accent moqueur

De ton implacable ironie !

Maintenant, tout à mon souci,

Je t'entends, parmi les ténèbres,

Sonner sans trêve et sans merci,

Comme un glas aux notes funèbres,

Ou tu gémis, comme les flots

De la mer qui songe et qui veille.

O Rime, exhale tes sanglots

Tout bas, tout bas, à mon oreille.

Et moi, j'étoufferai sans bruit

Le cri qui de mon cœur s'élance,

Car étant plongés dans la nuit,

Il nous faut garder le silence.

Mais que, rendue à notre amour,

La divine, la bien-aimée

Sourie à la clarté du jour,

Sa plaie horrible étant fermée ;

Elle entendra ton chant joyeux,

Qui la caresse et qui la venge,

Monter éclatant dans les cieux

Et pareil à la voix d'un Ange !