Épilogue

By Auguste Barbier

Written 1831-01-01 - 1831-01-01

Ô misère ! Misère !

Toi qui pris sur la terre

Encore toute en feu

L'homme des mains de Dieu ;

Fantôme maigre et sombre,

Qui, du creux du berceau

Jusqu'au seuil du tombeau,

Comme un chien suis son ombre,

Ô toi qui bois les pleurs

Écoulés de sa face,

Et que jamais ne lasse

Le cri de ses douleurs ;

Ô mère de tristesse !

Ces chants sont un miroir

Où l'on pourra te voir

Dans toute ta détresse.

J'ai voulu que devant

Ton image terrible,

L'homme le moins sensible,

Le plus insouciant,

Pût sentir et comprendre

À quels prix redoutés

La providence engendre

Les superbes cités.

J'ai voulu qu'en toute âme

La pitié descendît,

Et qu'à sa douce flamme

Tout cœur dur s'attendrît ;

Et que, moins en colère

Et moins de plis au front,

L'homme à juger son frère

Ne fût plus aussi prompt.

Ô misère ! Misère !

Puisse ce chant austère

Trouver sous plus d'un ciel

Un écho fraternel !

Puisse cet hymne sombre

Susciter en tous lieux

Des avocats sans nombre

Au peuple noir des gueux !

Il faut en ce bas monde

Que les plus belles voix

Contre ta lèpre immonde

S'élèvent à la fois ;

Il faut que de sa couche

L'homme chasse la faim,

Il faut à toute bouche

Mettre un morceau de pain ;

Donner la couverture

Aux pauvres gens sans toits,

Et de laine et de bure

Vêtir tous les corps froids.

Il faut, misère infâme,

À ta griffe arracher,

Autant qu'on pourra, l'âme

Avec toute sa chair.

Hélas ! Dans cette tâche,

Quel que soit son effort,

Son labeur sans relâche

Jusqu'au jour de la mort,

Si bien que fasse l'homme

Pour amoindrir le mal,

Et réduire la somme

De l'élément fatal,

Dans les cités humaines

Il restera toujours

Assez de fortes peines,

De maux cuisants et lourds,

Pour qu'en sa plainte amère

L'éternelle douleur

Loin de ce globe espère

Quelque monde meilleur.