Épisode
Written 1870-01-01 - 1870-01-01
Oui, leur œuvre est superbe il vaut bien qu'on la chante !
Qu'importe à ces gens-là la rage ou l'épouvante ?
Qu'importe un monument qui s'écroule à moitié ?
Cela vaut tout au plus un geste de pitié !
Quoi ! des soldats tués ! des hommes qui succombent ?
Ce n'est pas pour si peu que tous ces obus tombent !
Ah ! Paris veut lutter ? ah ! Paris se défend ?
Bien ! nous tuerons la femme et nous tuerons l'enfant !
Oh ! je vivrai cent ans sans que l'oubli commence !
Écoutez : mon cœur saigne et bondit quand j'y pense :
La mère avait trente ans : son fils en avait dix.
Vous savez ? ces enfants éveillés et hardis,
Dont on dit : « ce garçon arrivera sans faute ! »
Eh bien ! je les ai vus étendus côte à côte,
Ayant encor gardé ce sourire attristé
De l'Être humain qui meurt et voit l'éternité ;
Je les ai vus, auprès d'un vieux mur en ruine,
Elle frappée au front et lui dans la poitrine !
Dieu juste ! Dieu puissant crucifié pour nous !
Toi l'être doux et bon qu'on adore à genoux,
Toi qui nous dis jadis par la voix des apôtres :
« Mes enfants, aimez-vous toujours les uns les autres… »
En plein jour, en ce siècle, et les pieds dans le sang,
Voilà, ce que j'ai vu, Dieu juste, Dieu puissant !
Quoi qu'il puisse advenir de nous, ô pauvre France,
Va ! tu peux à tes pleurs mêler de l'espérance,
Car nous allons tous vivre, ardents à nous venger
Du sang parisien dans le sang étranger !
Si l'heure doit venir demain ou l'autre année ;
Si tu restes encor plus longtemps condamnée,
Ou si nous ne touchons au but que dans cinq ans,
Nous inculquerons tous la haine à nos enfants !
Ils apprendront à lire en lisant tes désastres !
Et tout, l'homme, les fleurs, l'Océan et les astres,
Tout depuis l'être humain qui respire et qui sent,
Jusqu'à la chose brute et l'objet impuissant,
Afin de concourir à la tâche inhumaine,
Tout payera son tribut à notre œuvre de haine !
Mais lorsque nous aurons assez longtemps vécu
Pour rendre sa vigueur à ton peuple vaincu,
— France, pardonne-moi ! — pour châtier leurs crimes,
Je n'aurai qu'à songer aux deux pauvres victimes,
Car ces deux innocents que j'ai vus massacrer
M'apprendront à haïr pour m'avoir fait pleurer !