Épître a brutus

By Victor Hugo

Written 1820-01-01 - 1820-01-01

Brutus, te souvient-il, dis-moi,

Du temps où, las de ta livrée,

Tu vins, en veste déchirée,

Te joindre à ce bon peuple-roi

Fier de sa majesté sacrée

Et formé de gueux comme toi ?

Dans ce beau temps de république,

Boire et jurer fut ton emploi ;

Ton bonnet, ton jargon cynique,

Ton air sombre inspiraient l'effroi ;

Et, plein d'un feu patriotique,

Pour gagner le laurier civique,

Tous nos hameaux t'ont vu, je crois,

Fraterniser à coups de pique

Et piller au nom de la loi.

Las ! l'autre jour, monsieur le prince,

Pour vous parler des intérêts

D'un vieil ami de ma province,

J'entrai dans votre beau palais.

D'abord, je fis, de mon air mince,

Rire un régiment de valets ;

Votre Suisse, à ma révérence,

Répondit par un fier souris

Et quatre mots dont l'insolence

Fut bien tout ce que j'en compris.

Tout le long d'une cour immense,

J'essuyai l'orgueilleux mépris

Des jokeys de Votre Excellence ;

Enfin pour attendre audience,

Je pénétrai sous vos lambris.

Là, je vis un vieux militaire

Qui, redemandant ses drapeaux,

Allait recevoir pour salaire

Et l'indigence et le repos.

Plus loin, c'était un doctrinaire

S'obstinant sans cesse à se taire

Pour ne pas perdre son pathos,

Qu'il vend fort cher au ministère :

Une perruque à trois marteaux

Cachait assez mal la figure

D'un ancien brûleur de châteaux

Qui voulait une préfecture.

Pour moi, j'étais à la torture ;

Méprisé de ces grands esprits,

Il fallut souffrir, sans murmure,

Que l'un de vos chiens favoris

Laissât en passant son ordure

Sur l'habit qui fait ma parure,

Et dont je dois encor le prix.

Enfin mon tour vient ; je m'élance,

Et l'huissier de Votre Grandeur

Me fait traverser en silence

Quatre salons dont l'élégance

Égalait seule la splendeur.

Bientôt, Monseigneur, plein de joie,

Je vois sur des carreaux de soie

Votre Altesse en son cabinet,

Portant sur son sein, avec gloire,

Un beau cordon, brillant de moire,

De la couleur de ton bonnet.

« Eh bien, cher Brutus !… » Mais je pense

Que tu ne me reconnus pas,

Car, à ces mots, Votre Excellence,

Vers la porte faisant trois pas,

Y mit sa vieille connaissance.

Ah ! Monseigneur, sur votre seuil

Ne craignez plus qu'on se hasarde,

J'aime mieux mon humble mansarde

Qu'un hôtel qu'habite l'orgueil.

Moi, je m'estime, et je regarde

Les sots et les fous du même œil.

Je ris, courbé sur mon pupitre,

Quand, troublant mon pauvre séjour,

Ce char, qui fait trembler ma vitre,

Porte Votre Altesse à la cour

Du roi, qui dut, à si bon titre,

Te faire pendre à ton retour.

Dès que la bise de décembre

Souffle la neige sur mes toits,

Je vais, pour ménager mon bois,

M'installer gaîment dans la chambre.

Là, Monseigneur, je ris tout bas

Lorsqu'en de pénibles débats,

Craignant quelque langue importune,

Votre Excellence, avec fracas,

Court pérorer à la tribune.

Las ! en termes moins arrondis,

Brutus, je t'entendais jadis

Déraisonner à la Commune.

Je ris encor, quand un badaud

Vante vos discours, votre style ;

Trop souvent sans peine un lourdaud

Passe ainsi partout pour habile.

Or il convient qu'en son haut rang

Votre Altesse ait un secrétaire ;

Car ton père, rustre ignorant,

Ne t'a point appris la grammaire.

Monsieur le prince, toutefois,

Votre savoir passe en proverbe ;

Vos festins sont dignes des rois,

Vos cadeaux sont d'un goût superbe ;

Homme d'état, votre talent

Éclate en vos moindres saillies,

Et si vous dites des folies,

Vous les dites d'un ton galant :

Quant à moi, je ris en silence ;

Car puisqu'aujourd'hui l'opulence

Donne tout, grâce, esprit, vertus,

Les bons mots de Votre Excellence

Étaient les jurons de Brutus.

Mais je vois à votre colère,

Qu'en répétant ce nom bourgeois,

Dont vous étiez fier autrefois,

J'ai le malheur de vous déplaire.

Vous n'entendrez donc plus ma voix

Adieu, Monseigneur ; sans rancune.

Briguez les sourires des rois

Et les faveurs de la fortune :

Pour moi, je n'en attends aucune.

Ma bourse, vide tous les mois,

Me force à changer de retraites ;

Vous, dans un poste hasardeux,

Tâchez de rester où vous êtes,

Et puissions-nous vivre tous deux,

Vous sans remords, et moi sans dettes !

Excusez si, parfois encor,

J'ose rire de la bassesse

De ces seigneurs tout brillants d'or,

Dont la foule à grands flots vous presse,

Lorsqu'entrant, d'un air de noblesse,

Dans les salons éblouissants

Du pouvoir et de la richesse,

L'illustre pied de Votre Altesse

Vient salir ces parquets glissants

Que tu frottais dans ta jeunesse.