Épitre a m. ***
By Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort
Written 1851-01-01 - 1851-01-01
Ami, des champs le spectacle flatteur
Vient d’animer, de réveiller mon cœur.
A s’attendrir ce spectacle l’invite.
J’ai fui la ville et l’ennui qui l’habite.
Hélas ! au moins caché sous ces forêts,
Il m’est permis de détourner ma vue
De ces clochers, dont les hardis sommets,
En s’effilant, s’élancent dans la nue,
Et dont l’aspect me poursuit à jamais.
N’entends-tu pas, dans ce verger paisible,
Ce rossignol ? Son organe flexible,
Tendre toujours et toujours varié,
Chante l’amour : je parle à l’amitié.
Oui, dans ces lieux, ami, tout la rappelle.
Autour de moi que la nature est belle !
Je vois du Rhin les flots majestueux
Baigner mes pieds et couler sous mes yeux.
De sept rochers les cîmes inégales
Vont à l’envi se perdre dans les cieux ;
Un bois touffu remplit leurs intervalles.
D’un doux frisson ces trembles agités,
De ces oiseaux la douce mélodie,
Portent le trouble à mon âme ravie ;
Pour comble encore, à mes yeux enchantés
Ces fleurs, au loin émaillant la prairie,
Pour me séduire étalent leurs beautés.
Séjour touchant ! que n’es-tu ma patrie ?
N’importe, hélas ! de mon cœur endormi
Ton doux aspect a banni la tristesse.
Je suis heureux dans cette courte ivresse :
Je suis heureux : je songe à mon ami.
C’en est donc fait, la trompeuse fortune
A sur mes jours abdiqué tout pouvoir.
Je la bénis ; sa faveur importune,
En aucun temps n’a fixé mon espoir.
Il est bien vrai que, provoqué par elle,
J’obéissais à sa voix infidelle,
Et ton ami s’en faisait un devoir.
Mais elle a fait ce que mon cœur demande :
Sa trahison, que j’aurais dû prévoir,
De ses faveurs est pour moi la plus grande.
J’avais pensé, dans ma trop longue erreur,
Que de ses dons la fatale influence
Aplanissait le chemin du bonheur.
Mais que les Dieux ont borné sa puissance !
Pour être heureux il nous suffit d’un cœur.
Je les ai vus, ses favoris coupables,
En dépit d’elle, illustres misérables,
Fiers d’être sots, de leur faste éblouis,
Punis toujours de n’avoir rien à faire,
Dans leurs miroirs mille fois reproduits,
Peindre partout, voir partout leur misère ;
Sur leurs sophas lâchement étendus,
D’esprit, de corps également perclus ;
Du fade objet dont l’aspect les accable
Multiplier l’image insupportable.
J’ai vu Crassus, pour échapper au temps,
Dans sa langueur en compter les instans.
La montre d’or nonchalamment tirée
Dit qu’en secret il maudit sa durée.
Son triste cœur voudrait, dans son ennui,
La démentir, s’inscrire en faux contre elle ;
Mais le témoin muet et trop fidelle
Obstinément dépose contre lui.
Combien mes yeux ont surpris de bassesse
Sous ces dehors, sous cet éclat trompeur !
Oui, que le ciel, punissant ma faiblesse,
Sur ton ami signale sa fureur,
Si, de mon cœur démentant la noblesse,
J’osais tremper dans leur lâche bonheur !
Que l’amitié, pour tous deux indulgente,
A sur nos jours épanché de douceurs !
Avec quel art sa faveur bienfaisante
De nos plaisirs variait les couleurs !
Par la gaîté tantôt enluminée,
Tantôt moins vive, encor plus fortunée,
Elle portait par degrés dans nos cœurs,
Après l’essor d’une libre saillie,
Ce doux sommeil, cette mélancolie,
Qui de l’amour imite les langueurs.
Souvent muets dans notre nonchalance,
Trop sûrs de nous pour craindre un seul moment
Qu’on ne la prît pour de l’indifférence,
Nous nous taisions, et cet heureux silence
Ne finissait que par un sentiment :
Temps précieux pour mon âme attendrie,
Où mon esprit, emporté loin de moi,
Était absent, mais absent près de toi.
Plaisir du cœur, tendre mélancolie,
Doux antidote et baume de la vie,
Par quelle loi, par quel fatal destin,
Faut-il, hélas ! que d’un peuple volage
L’insuffisant et stérile langage
T’ose confondre avec ce noir chagrin,
Fléau cruel de l’âme dégradée,
Par les ennuis tristement obsédée ?
Souvent encor quand un diseur de riens
Venait troubler nos charmans entretiens,
Si par malheur sa bouche téméraire
D’un sentiment né d’une âme vulgaire
A nos regards dévoilait la laideur,
Mes yeux soudain, sur ton front peu flatteur,
En saisissaient le désaveu sincère.
Mais qu’ai-je dit ? Était-il nécessaire
De l’y chercher ? Il était dans mon cœur.
Ah ! cher ami, puis-je espérer encore
De te revoir, de trouver dans le tien
Cette amitié qui tous deux nous honore,
Et dont l’absence a serré le lien ?
Momens heureux, je vais vous voir renaître ;
Et de plus près à tes destins lié,
Auprès de toi, prenant un nouvel être,
Je vais chérir les arts et l’amitié.
J’ignore encor ce que le sort barbare
Pour ton ami cache dans l’avenir ;
Mais quels que soient les jours qu’il me prépare,
De fermeté prompt à me prémunir,
Malgré ses coups, je veux suivre la pente
De ce sentier que l’honneur me présente,
Et que sa main pour moi daigne aplanir.
Je sais trop bien que sa faveur stérile
Ne me promet qu’une palme inutile ;
Mais le travail, tendre consolateur,
M’assure au moins un abri salutaire,
Abri sacré, nécessaire à mon cœur.
Oui, le travail est son propre salaire.
Par le malheur mon esprit abattu,
Se redoutant, chérissant sa faiblesse,
Contre lui-même a long-temps combattu.
Je cède enfin à l’instinct qui me presse.
Te souviens-tu de ce chantre de Grèce !
Encouragé par les dons séducteurs
Du cercle entier de ses admirateurs,
Oh ! disait-il, partageant leur ivresse,
Si l’intérêt pouvait les éclairer ;
Si dans mon cœur ce peuple pouvait lire ;
De quels transports je me sens pénétrer,
Lorsque mes doigts voltigent sur la lyre ;
D’une faveur il croirait m’honorer,
En permettant à mon heureux délire
De s’exercer dans cet art que j’admire.