Épître cxxi

By François-Marie Arouet

Written 1706-01-01 - 1778-01-01

Fleuve heureux du Léthé, j'allais passer ton onde,

Dont j'ai vu si souvent les bords :

Lassé de ma souffrance, et du jour, et du monde,

Je descendais en paix dans l'empire des morts,

Lorsque Tibulle et Délie

Avec l'hymen et l'amour

Ont embelli mon séjour,

Et m'ont fait aimer la vie.

Les glaces de mon cœur ont ressenti leurs feux ;

La Parque a renoué ma trame désunie ;

Leur bonheur me rend heureux.

Enfin vous renoncez, mon aimable Tibulle,

À ce fracas de Rome, au luxe, aux vanités,

À tous ces faux plaisirs célébrés par Catulle ;

Et vous osez dans ma cellule

Goûter de pures voluptés !

Des petits-maîtres emportés,

Gens sans pudeur et sans scrupule,

Dans leurs indécentes gaîtés

Voudront tourner en ridicule

La réforme où vous vous jetez.

Sans doute ils vous diront que Vénus la friponne,

La Vénus des soupers, la Vénus d'un moment,

La Vénus qui n'aime personne,

Qui séduit tant de monde, et qui n'a point d'amant,

Vaut mieux que la Vénus et tendre et raisonnable,

Que tout homme de bien doit servir constamment.

Ne croyez pas imprudemment

Cette doctrine abominable.

Aimez toujours Délie : heureux entre ses bras,

Osez chanter sur votre lyre

Ses vertus comme ses appas.

Du véritable amour établissez l'empire ;

Les beaux esprits romains ne le connaissent pas.