Épître ix

By François-Marie Arouet

Written 1706-01-01 - 1778-01-01

Savez-vous, gentille douairière,

Ce que dans Sully l'on faisait

Lorsqu'Éole vous conduisait

D'une si terrible manière ?

Le malin Périgny riait,

Et pour vous déjà préparait

Une épitaphe familière,

Disant qu'on vous repêcherait

Incessamment dans la rivière,

Et qu'alors il observerait

Ce que votre humeur un peu fière

Sans ce hasard lui cacherait.

Cependant L'Espar, La Vallière,

Guiche, Sully, tout soupirait ;

Roussy parlait peu, mais jurait ;

Et l'abbé Courtin, qui pleurait

En voyant votre heure dernière,

Adressait à Dieu sa prière,

Et pour vous tout bas murmurait

Quelque oraison de son bréviaire,

Qu'alors, contre son ordinaire,

Dévotement il fredonnait,

Dont à peine il se souvenait,

Et que même il n'entendait guère.

Chacun déjà vous regrettait.

Mais quel spectacle j'envisage !

Les amours qui, de tous côtés,

Ministres de vos volontés,

S'opposent à l'affreuse rage

Des vents contre vous irrités.

Je les vois ; ils sont à la nage,

Et plongés jusqu'au cou dans l'eau ;

Ils conduisent votre bateau,

Et vous voilà sur le rivage.

Gondrin, songez à faire usage

Des jours qu'amour a conservés ;

C'est pour lui qu'il les a sauvés :

Il a des droits sur son ouvrage.