Épître lxiv

By François-Marie Arouet

Written 1706-01-01 - 1778-01-01

Ceux qui sont nés sous un monarque

Font tous semblant de l'adorer ;

Sa majesté, qui le remarque,

Fait semblant de les honorer ;

Et de cette fausse monnoie

Que le courtisan donne au roi,

Et que le prince lui renvoie,

Chacun vit, ne songeant qu'à soi.

Mais lorsque la philosophie,

La séduisante poésie,

Le goût, l'esprit, l'amour des arts,

Rejoignent sous leurs étendards,

À trois cents milles de distance,

Votre très-royale éloquence,

Et mon goût pour tous vos talents ;

Quand, sans crainte et sans espérance,

Je sens en moi tous vos penchants ;

Et lorsqu'un peu de confidence

Resserre encor ces nœuds charmants ;

Enfin lorsque Berlin attire

Tous mes sens à Cirey séduits,

Alors ne pouvez-vous pas dire :

On m'aime, tout roi que je suis ?

Enfin l'océan germanique,

Qui toujours des bons hambourgeois

Servit si bien la république,

Vers Embden sera sous vos lois,

Avec garnison batavique.

Un tel mélange me confond ;

Je m'attendais peu, je vous jure,

De voir de l'or avec du plomb ;

Mais votre creuset me rassure :

À votre feu, qui tout épure,

Bientôt le vil métal se fond,

Et l'or vous demeure en nature.

Partout que de prospérités !

Vous conquérez, vous héritez

Des ports de mer et des provinces ;

Vous mariez à de grands princes

De très-adorables beautés ;

Vous faites noce, et vous chantez

Sur votre lyre enchanteresse

Tantôt de Mars les cruautés,

Et tantôt la douce mollesse.

Vos sujets, au sein du loisir,

Goûtent les fruits de la victoire ;

Vous avez et fortune et gloire ;

Vous avez surtout du plaisir ;

Et cependant le roi mon maître,

Si digne avec vous de paraître

Dans la liste des meilleurs rois,

S'amuse à faire dans la Flandre

Ce que vous faisiez autrefois

Quand trente canons à la fois

Mettaient des bastions en cendre.

C'est lui qui, secouru du ciel,

Et surtout d'une armée entière,

A brisé la forte barrière

Qu'à notre nation guerrière

Mettait le bon greffier Fagel.

De Flandre il court en Allemagne

Défendre les rives du Rhin ;

Sans quoi le pandoure inhumain

Viendrait s'enivrer de ce vin

Qu'on a cuvé dans la Champagne.

Grand roi, je vous l'avais bien dit

Que mon souverain magnanime

Dans l'Europe aurait du crédit,

Et de grands droits à votre estime.

Son beau feu, dont un vieux prélat

Avait caché les étincelles,

À de ses flammes immortelles

Tout d'un coup répandu l'éclat.

Ainsi la brillante fusée

Est tranquille jusqu'au moment

Où, par son amorce embrasée,

Elle éclaire le firmament,

Et, perçant dans les sombres voiles,

Semble se mêler aux étoiles,

Qu'elle efface par son brillant.

C'est ainsi que vous enflammâtes

Tout l'horizon d'un nouveau ciel,

Lorsqu'à Berlin vous commençâtes

À prendre ce vol immortel

Devers la gloire, où vous volâtes.

Tout du plus loin que je vous vis,

Je m'écriai, je vous prédis

À l'Europe tout incertaine.

Vous parûtes : vingt potentats

Se troublèrent dans leurs états,

En voyant ce grand phénomène.

Il brille, il donne de beaux jours :

J'admire, je bénis son cours ;

Mais c'est de loin : voilà ma peine.