Épître lxxv

By François-Marie Arouet

Written 1706-01-01 - 1778-01-01

Je goûtais dans ma nuit profonde

Les froides douceurs du repos,

Et m'occupais peu des héros

Qui troublent le repos du monde ;

Mais dans nos champs élysiens

Je vois une troupe en colère

De fiers bretons, d'autrichiens,

Qui vous maudit et vous révère ;

Je vois des français éventés,

Qui tous se flattent de vous plaire,

Et qui sont encore entêtés

De leurs plaisirs et de leur gloire,

Car ils sont morts à vos côtés

Entre les bras de la victoire.

Enfin dans ces lieux tout m'apprend

Que celui que je vis à table

Gai, doux, facile, complaisant,

Et des humains le plus aimable,

Devient aujourd'hui le plus grand.

J'allais vous faire un compliment ;

Mais, parmi les choses étranges

Qu'on dit à la cour de Pluton,

On prétend que ce fier saxon

S'enfuit au seul bruit des louanges,

Comme l'anglais fuit à son nom.

Lisez seulement mes folies,

Mes vers, qui n'ont loué jamais

Que les trop dangereux attraits

Du dieu du vin et des sylvies :

Ces sujets ont toujours tenté

Les héros de l'antiquité

Comme ceux du siècle où nous sommes :

Pour qui sera la volupté,

S'il en faut priver les grands hommes ?