Épître lxxviii

By François-Marie Arouet

Written 1706-01-01 - 1778-01-01

Je la verrai cette statue

Que Gêne élève justement

Au héros qui l'a défendue.

Votre grand-oncle, moins brillant,

Vit sa gloire moins étendue ;

Il serait jaloux à la vue

De cet unique monument.

Dans l'âge frivole et charmant

Où le plaisir seul est d'usage,

Où vous reçûtes en partage

L'art de tromper si tendrement,

Pour modeler ce beau visage,

Qui de Vénus ornait la cour,

On eût pris celui de l'amour,

Et surtout de l'amour volage ;

Et quelques traits moins enfantins

Auraient été la vive image

Du dieu qui préside aux jardins.

Ce double et charmant avantage

Peut diminuer à la fin ;

Mais la gloire augmente avec l'âge.

Du sculpteur la modeste main

Vous fera l'air moins libertin ;

C'est de quoi mon héros enrage.

On ne peut filer tous ses jours

Sur le trône heureux des amours ;

Tous les plaisirs sont de passage :

Mais vous saurez régner toujours

Par l'esprit et par le courage.

Les traits du Richelieu coquet,

De cette aimable créature,

Se trouveront en miniature

Dans mille boîtes à portrait

Où Macé mit votre figure.

Mais ceux du Richelieu vainqueur,

Du héros soutien de nos armes,

Ceux du père, du défenseur

D'une république en alarmes,

Ceux de Richelieu son vengeur,

Ont pour moi cent fois plus de charmes.

Pardon, je sens tous les travers

De la morale où je m'engage ;

Pardon, vous n'êtes pas si sage

Que je le prétends dans ces vers :

Je ne veux pas que l'univers

Vous croie un grave personnage.

Après ce jour de Fontenoy,

Où, couvert de sang et de poudre,

On vous vit ramener la foudre

Et la victoire à votre roi ;

Lorsque, prodiguant votre vie,

Vous eûtes fait pâlir d'effroi

Les anglais, l'Autriche, et l'envie,

Vous revîntes vite à Paris

Mêler les myrtes de Cypris

À tant de palmes immortelles.

Pour vous seul, à ce que je vois,

Le temps et l'amour n'ont point d'ailes,

Et vous servez encor les belles,

Comme la France et les génois.