Épitre sur la vanité de la gloire

By Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort

Written 1851-01-01 - 1851-01-01

C’en est donc fait, et ton âme sensible

A ses vrais goûts va se livrer enfin !

Tu suis, ami, la pente irrésistible

Qui des beaux arts t’applanit le chemin.

Tu sais trop bien qu’une plume immortelle

Nous a tracé les dégoûts, les hasards,

Qu’en cette lice ouverte à nos regards

Sème souvent la fortune cruelle.

Oui, des destins la jalouse fureur,

Osant mêler l’absynthe à l’ambroisie,

A poursuivi l’aimable poésie,

Et du nectar altéré la douceur.

Mais, cher ami, cette muse badine,

Vive autrefois, alors un peu chagrine,

Sur un fond noir détrempa ses couleurs ;

Et cette abeille, en volant sur les fleurs,

Avait senti la pointe d’une épine :

Pour moi, je veux, aux yeux de mon ami,

En badinant, combattre sa chimère ;

Faut-il des dieux emprunter le tonnerre

Pour écraser un si faible ennemi ?

Je t’obéis. Tu m’ordonnes de croire

Que ton esprit, et même ta raison,

N’écoute ici que l’instinct de la gloire,

Et ne se rend qu’à son noble aiguillon.

Des vanités de la nature humaine,

Dis-tu, la gloire est encor la moins vaine ;

Et du trépas je veux sauver mon nom.

Quoi ! ta raison, quoi ! cet esprit si sage

Conserve encor ce préjugé falot !

Quoi ! de la mort ton être est le partage !

Et tu prétends lui dérober un mot !

Ton nom ! quel est cet étonnant langage !

Quoi ! ce désir, vrai fléau de ton âge,

Va tourmenter tes jours infortunés,

Pour illustrer ce frivole assemblage

De signes vains par le sort combinés !

Écoute au moins ces argumens célèbres

Qui de l’école ont percé les ténèbres.

Ce qui n’est rien peut-il avoir un nom ?

Que veux-tu dire ? et quelle illusion !

Peux-tu forcer ton âme fugitive

A s’échapper de l’éternelle nuit ?

Peux-tu renaître ? et quand l’arbre est détruit,

Pourquoi vouloir qu’une feuille y survive ?

Quoi ! du néant une ombre veut jouir !

Mais supposons que ces vains caractères,

Que le hasard a voulu réunir

Pour distinguer, pour désigner tes pères,

Vainqueurs du temps, perceront l’avenir.

Par quelle voie et quel canal fidèle,

Pour te transmettre une atteinte immortelle,

Jusques à toi pourront-ils parvenir ?

Ce grand Romain, père de l’éloquence,

Père de Rome et consul orateur,

Dans son printemps adora cette erreur.

Mais à la fin, rempli d’indifférence,

Sur ce vain songe il composa, dit-on,

Un beau traité contre cette démence,

Cette fureur d’éterniser son nom,

Traité modeste, et signé Cicéron.

Dans un écrit, voyez-vous ce grand homme

Vanter, prôner, même assez bassement,

Un petit Grec, un sophiste de Rome ;

Recommander, et très-expressément,

Au vain portier du temple de Mémoire

De lui donner bonne place en l’histoire ?

Le Grec le fit ; mais savez-vous comment

La vanité se vit bien confondue ?

La lettre reste et l’histoire est perdue.

Mais admirez comment, fiers d’être fous,

Devant l’idole ils se prosternent tous !

Oui, disent-ils, ce sentiment sublime

Qui fait chérir et la gloire et l’estime,

Par la vertu fut imprimé dans nous.

D’une grande âme il est l’heureux partage ;

Dans notre cœur il descend le premier,

Survit à tous, disparoît le dernier.

Il est, dit-on, la chemise du sage :

S’il est ainsi, qu’il aille donc tout nu.

Quoi ! vous osez transformer en vertu

Cette folie, et tirer avantage

De ce délire à d’autres inconnu !

Et selon vous, tous ces mortels volages,

Pour être fous, ne sont point assez sages !

Je quitte, ami, ce ton de Juvénal :

Permets qu’au moins ma muse plus légère

Ose à tes yeux, sur un prisme moral,

Analysant un préjugé fatal,

Décomposer ta brillante chimère.

Pardonnez-moi, rare et sublime Homère,

L’air cavalier et le frivole ton

Dont j’ose ici proférer votre nom.

Vous savez bien que mon cœur vous révère.

Ai-je oublié que Samos, Colophon,

Et Clazomène, et Smyrne, et l’Ionie,

Ont disputé jadis avec chaleur

La gloire unique et l’immortel honneur

D’avoir produit un si vaste génie ?

Vrai créateur de l’art le plus divin,

J’avoûrais bien que, quand vous y passâtes,

Et qu’on vous vit, aveugle pélerin,

Brillant de gloire, un bourdon à la main,

Du violon vainement vous raclâtes.

Chaque pays, même l’heureux séjour

Qui, selon lui, vous a donné le jour,

Peut s’écrier, pour appuyer sa thèse :

Couvert d’honneur et chargé de mal-aise,

Ceint de lauriers, partant manquant de pain,

Homère ici pensa mourir de faim.

Or, réponds-moi, gueux et divin Homère

(Car maintenant je puis te tutoyer,

Puisqu’il est sûr qu’on a vu ta misère

Ramper, languir dans le double métier

De mendiant, et même de poète),

Quand un savant, payé pour te louer,

Te va prônant d’une bouche indiscrète,

Et sans un cœur osant t’apprécier,

Par vanité, par coutume t’admire,

Et, t’ayant lu, te vante par oui-dire ;

Son vain encens descend-il chez les morts

De ton esprit caresser les ressorts ?

Et toi, brillant et fertile génie,

Toi, son rival et son imitateur,

Ainsi que lui, fuyant de ta patrie,

Non pour aller, besacier, voyageur,

Piéton modeste, et pélerin poète,

Faire aux passans une prière honnête ;

Mais pour donner bals, concerts et cadeaux,

Pièce nouvelle et spectacles nouveaux,

Où le cœur sent lorsque l’esprit s’élève ;

Pour transporter Athènes à Genève,

T’y consoler, dans le sein du repos,

Et de la haine et de l’encens des sots ;

Je l’avoûrai, quand un mortel sincère,

De tes écrits ardent admirateur,

Vante Arouet, il a flatté Voltaire ;

Mais quand la mort, au gré de maint auteur,

De maint jaloux, surtout de maint libraire,

T’aura frappé de sa faux meurtrière ;

Sous cette tombe, eh bien ! parle, réponds,

Mortel fameux : lequel de ces deux noms,

Ces noms vantés, Arouet ou Voltaire,

Dans ton sommeil, par un plus sûr pouvoir,

Ranimera tes cendres réveillées ?

Lequel des deux saura mieux émouvoir

De ton cerveau les fibres ébranlées ?

Auquel, enfin, devons-nous envoyer

Ce fade encens d’un éloge unanime ?

Noble fumée et tribut légitime

Qu’à tes travaux l’univers doit payer ?

Du sort jaloux un caprice ordinaire

A mon valet donna le nom d’Hector.

L’entendez-vous, désœuvré téméraire,

Estropier, en insultant Homère,

Les noms sacrés d’Ulysse et de Nestor ;

Et de Dacier, dans ses nobles emphases,

Faire ronfler les éternelles phrases ?

Quand de Priam le fils infortuné,

Le nom d’Hector, ce fléau de la Grèce,

S’en vient frapper son esprit étonné,

Avez-vous vu redoubler son ivresse,

Et sur son front, de joie enluminé,

Étinceler sa grotesque allégresse ?

Je sonne ; il vient d’un air de dignité :

Et le héros, en me versant à boire,

Plus sûr que moi de vivre dans l’histoire,

Savoure en paix son immortalité.

Lorsque la mort, sans toucher à sa gloire,

Rassemblera sous ses voiles épais

L’Hector de Troye avec l’Hector laquais,

Et qu’un des deux quittera ma livrée

Pour endosser celle du vieux Pluton ;

Que sais-je, moi, si son âme enivrée

Par les vapeurs dont jadis ce grand nom

A chatouillé sa cervelle timbrée,

Dans son erreur n’ira point partager

Les vains honneurs dus au rival d’Achille ;

Si le Troyen ardent à se venger,

Dont cet outrage échauffera la bile

D’un coup de poing vaillamment asséné

Tout à l’instar d’Ulysse dans Homère,

Ne voudra point trancher en sa colère

Ce grand débat, noblement terminé ?

Six Annibals ont illustré Carthage ;

De tous jadis on vanta le courage ;

Deux sont encor connus par leurs exploits,

Et de la gloire ont enroué la voix.

L’un, des Romains l’ennemi redoutable,

Pendant treize ans d’un sénat éperdu

Fut la terreur ; et l’autre plus traitable,

Nous dit l’histoire, avait été pendu.

Vous, pensez-vous qu’Annibal morfondu

Dort à part soi, rempli d’indifférence,

Sur ses lauriers ou bien sur sa potence ?

Apprenez donc que lorsqu’en vos récits

Vous célébrez le fier vainqueur de Rome

Trop vaguement, en termes peu précis,

Le cher pendu, qui croit être un grand homme,

Prend pour son compte un éloge indécis.

Quatre Platons ont honoré la Grèce ;

Mais d’un surtout on célèbre le nom.

Lorsque ma voix, pour prix de sa sagesse,

A dit un mot de l’immortel Platon,

Apprenez-moi comment, par quelle adresse,

Par quelle voie et quels secrets rapports,

Ce triste mot, dans la foule des morts,

Du vrai Platon peut-il trouver l’adresse ?

Platon ! Platon ! voyez comme à ma voix

Tous les Platons accourent à la fois !

Voyez, voyez, comme chacun s’empresse !

Chaque Platon, prenant le nom pour soi,

Vole, et s’écrie en écartant la presse :

Çà, rangez-vous ; place, messieurs, c’est moi.

Le vrai Platon reste seul immobile :

Mais j’aperçois venir d’un pas agile

Et le sophiste et le grammairien :

J’y suis, monsieur, que voulez-vous ? — Moi ! rien.

Chaque pays a produit son Hercule,

Réparateur des torts, vengeur des droits ;

Mais un surtout, impérieux émule,

De ses rivaux a conquis les exploits.

Un seul, malgré la docte académie,

Malgré Saumaise et malgré son génie,

Malgré Bardus, et Lipse, et Scaliger,

Fait aux savans les honneurs de l’enfer.

Or, qui ne croit qu’un jour, dans leur colère,

Pour se venger d’un odieux confrère,

L’Égyptien, l’Africain, le Gaulois,

Dans l’intérêt dont le nœud les rassemble,

Contre le Grec ne se liguent ensemble,

Et sur son dos ne tombent à la fois ?

Peut-être aussi qu’un jour dans l’Élysée,

Signant la paix, devenus bons amis,

Tranquillement, près de Mégère assis,

Tous en commun démêlant la fusée,

Édifieront les mânes attendris.

Sans nul malheur la dispute appaisée

Sur ces grands points pourra nous réunir ;

Et nous saurons à quoi nous en tenir.

Alors chez nous la vérité reçue

Saura fixer, distinguer pour jamais

Et leur pays, et leur siècle, et leurs faits,

Et du fuseau séparer la massue.

Ce n’est pas tout : par un funeste sort

Une syllabe, une lettre éclipsée,

Par le hasard, par le temps effacée,

Suffit souvent pour nous rendre à la mort.

Ce Grec fougueux, l’immortel Alexandre,

Lequel un soir, au gré d’une catin,

Ivre d’amour et de gloire et de vin,

Mit par plaisir Persépolis en cendre :

Héros jaloux, de qui la vanité

Avait pleuré sur les lauriers d’un père

Dont il craignait que la postérité

Ne laissât plus à sa témérité

De grands exploits, de sottises à faire ;

A ce vengeur de son peuple outragé,

A ce guerrier chacun doit son suffrage.

Sur notre encens, sur l’éternel hommage

De l’univers conquis et ravagé,

Il a des droits, puisqu’il l’a saccagé :

Quels sont souvent les transports de sa rage,

Quand les honneurs qu’on lui doit accorder

Sont, au Mogol, prodigués à Scander ?

Faut-il convaincre un esprit indocile

Qu’un caractère, une lettre futile,

Pour tout gâter, hélas ! suffit trop bien !

Montagne est tout, et Montaigne n’est rien ;

Si quelque jour une âme charitable

Dans les enfers ne daigne l’informer

Que des Français la langue variable

Détruit son nom, voulant le réformer.

L’auteur charmant, et qui, l’auteur ! non, l’homme,

Par notre encens n’est jamais chatouillé,

Et dans l’oubli dormant d’un profond somme,

Par un vain bruit n’est jamais éveillé.

Ah ! j’ai bien peur que trompé par la rime,

Malgré mes soins, l’historien Dion

N’ose usurper cette offrande d’estime

Que mon cœur paie au délicat Bion ;

Et de leurs noms maudissant l’imposture,

Maints froids auteurs, maints héros oubliés

Offrent souvent aux mânes égayés,

D’un quiproquo la comique aventure.

Du même nom cent rois ont hérité :

Tous ont vécu pour la postérité ;

Tous ont voulu consacrer leur mémoire.

Mais vous, mortels ! votre légèreté,

Par un oubli trop funeste à leur gloire,

En les nommant ne les désigne point :

C’est donc en vain qu’ils vivent dans l’histoire.

Ignorez-vous qu’il faut de point en point,

Pour les atteindre au ténébreux empire,

Pour que l’éloge ait sur eux son effet,

Fixer les temps, les lieux, marquer, détruire

Leurs nom, surnom, numéro, sobriquet ?

Sans tous ces soins, le vengeur de la Prusse,

Le fier vainqueur de l’Allemand, du Russe,

Héros du siècle et célèbre à la fois

Par les combats, par la flûte et les lois ;

Lui qu’Arouet annonçait à la terre,

Et que depuis a chansonné Voltaire ;

Ce Frédéric, Dieu ! quel affront cruel !

Peut voir un jour sa grande âme avilie

Humer l’odeur d’un encens éternel,

Faut-il le dire ? avec un vil mortel,

Un Frédéric, baron de Silésie,

Lequel voudra, comme dans son château,

Donnant aux morts un spectacle nouveau,

Porter partout, sur la rive infernale,

Et ses quartiers, et sa voix chapitrale…

Il est bien vrai que, pour prendre un détour.

Le mot flatteur, quittant les grandes routes,

Descend moins vite au ténébreux séjour ;

Que le héros, attentif aux écoutes,

Dans son cerveau moins prompt à s’ébranler

Ne peut sentir qu’une atteinte légère.

Que feriez-vous ? Il faut s’en consoler ;

Et du destin quel est l’arrêt sévère !

Les plaisirs purs pour nous ne sont point faits ;

Même en enfer, ils sont tous imparfaits.

Or maintenant, qu’un censeur téméraire,

Un bel esprit, volage papillon,

Vienne fronder ce travail salutaire

Qui, pour changer, pour rétablir un nom,

Dans cette nuit apportant la lumière,

Va compilant de vieux compilateurs,

Des manuscrits et d’antiques auteurs.

Sans un talent, sans de si dignes veilles,

Tous les héros, leurs noms et leurs merveilles,

Les vains exploits de cent mortels fameux,

Vivant pour nous, seraient perdus pour eux.

Quel nom donner à la folle imprudence

De ces humains qui, dans leur déraison,

Après avoir avec inconséquence

Tout immolé pour anoblir leur nom,

Et qui, vieillis dans leur culte frivole,

N’ont rien omis pour orner leur idole,

L’osent détruire, et dont l’aveugle erreur

Y substitue un fantôme imposteur,

De qui jamais cette gloire n’approche ?

Quoi ! Du Terrail, parrain du roi François,

Ami des preux, chevalier sans reproche,

Au bon Bayard cède tous ses exploits !

Et ne crois pas qu’avec plus d’indulgence

Je traite encor cette autre vanité

Qui, des climats rapprochant la distance,

Entraîne au loin notre esprit emporté.

Enseigne-moi quelle est la différence.

Qu’importe enfin à ta félicité

Que dans mille ans tes vers se fassent lire,

Ou que Stockholm aujourd’hui les admire ?

Du Nord jaloux le souffle impétueux

Dissipera cet encens si frivole ;

Et sa fureur ira, loin de tes yeux,

Le déposer dans les antres d’Éole.

De près au moins, l’éloge plus flatteur,

Voisin de toi, descendrait dans ton cœur ;

Et le zéphyr, sur son aile légère,

Jusqu’à tes sens daignerait apporter

Une vapeur, hélas ! bien passagère,

Que tes esprits pourraient au moins goûter.

Ah ! que le sort, pour moi plein d’indulgence,

Sur le présent borne son influence,

Et de mes jours marque chaque moment

Par un plaisir, ou par un sentiment :

De l’avenir, ami, je le dispense.

Je veux sentir, je veux jouir enfin :

Et mon esprit, dans son indifférence,

D’aucun absent n’est le contemporain.

Pauvres humains ! quelle est votre inconstance !

Qu’est-ce que l’homme à soi-même livré ?

Oui, cher ami, moi de qui l’imprudence

Vient de traiter de fièvre, de démence,

Ce beau désir par les temps consacré,

De réunir la double jouissance

D’un nom pourtant à jamais révéré ;

Que sais-je, hélas ! si mon inconséquence,

Par une sotte et double vanité,

Ne prétend point franchir l’espace immense

De l’univers et de l’éternité ;

Et si des temps perçant la nuit obscure,

Je ne veux point aller, dans un Mercure,

Au bout du monde, à l’immortalité ?