Épître viii

By François-Marie Arouet

Written 1706-01-01 - 1778-01-01

Grand prince, qui, dans cette cour

Où la justice était éteinte,

Sûtes inspirer de l'amour,

Même en nous donnant de la crainte ;

Vous que Rousseau si dignement

A, dit-on, chanté sur sa lyre,

Eugène, je ne sais comment

Je m'y prendrai pour vous écrire.

Oh ! Que nos français sont contents

De votre dernière victoire !

Et qu'ils chérissent votre gloire,

Quand ce n'est pas à leurs dépens !

Poursuivez ; des musulmans

Rompez bientôt la barrière ;

Faites mordre la poussière

Aux circoncis insolents ;

Et, plein d'une ardeur guerrière,

Foulant aux pieds les turbans,

Achevez cette carrière

Au sérail des ottomans :

Des chrétiens et des amants

Arborez-y la bannière,

Vénus et le dieu des combats

Vont vous en ouvrir la porte ;

Les grâces vous servent d'escorte,

Et l'amour vous tend les bras.

Voyez-vous déjà paraître

Tout ce peuple de beautés,

Esclaves des voluptés

D'un amant qui parle en maître ?

Faites vite du mouchoir

La faveur impérieuse

À la beauté la plus heureuse,

Qui saura délasser le soir

Votre altesse victorieuse.

Du séminaire des amours,

À la France votre patrie,

Daignez envoyer pour secours

Quelques belles de Circassie.

Le saint-père, de son côté,

Attend beaucoup de votre zèle,

Et prétend qu'avec charité

Sous le joug de la vérité

Vous rangiez ce peuple infidèle.

Par vous mis dans le bon chemin,

On verra bientôt ces infâmes,

Ainsi que vous, boire du vin,

Et ne plus renfermer leurs femmes.

Adieu, grand prince, heureux guerrier !

Paré de myrte et de laurier,

Allez asservir le Bosphore :

Déjà le grand turc est vaincu ;

Mais vous n'avez rien fait encore

Si vous ne le faites cocu.