Épître x

By François-Marie Arouet

Written 1706-01-01 - 1778-01-01

De cet agréable rivage

Où ces jours passés on vous vit

Faire, hélas ! Un trop court voyage,

Je vous envoie un manuscrit

Qui d'un écrivain bel esprit

N'est point assurément l'ouvrage,

Mais qui vous plaira davantage

Que le livre le mieux écrit :

C'est la recette d'un potage.

Je sais que le dieu que je sers,

Apollon, souvent vous demande

Votre avis sur ses nouveaux airs ;

Vous êtes connaisseuse en vers ;

Mais vous n'êtes pas moins gourmande.

Vous ne pouvez donc trop payer

Cette appétissante recette

Que je viens de vous envoyer.

Ma muse timide et discrète

N'ose encor pour vous s'employer.

Je ne suis pas votre poëte ;

Mais je suis votre cuisinier.

Mais quoi ! Le destin, dont la haine

M'accable aujourd'hui de ses coups,

Sera-t-il jamais assez doux

Pour me rassembler avec vous

Entre Comus et Melpomène,

Et que cet hiver me ramène

Versifiant à vos genoux ?

Ô des soupers charmante reine,

Fassent les dieux que les guerbois

Vous donnent perdrix à douzaine,

Poules de Caux, chapons du Maine !

Et pensez à moi quelquefois,

Quand vous mangerez sur la Seine

Des potages à la brunois.