Épître xiv

By François-Marie Arouet

Written 1706-01-01 - 1778-01-01

Ornement de la bergerie

Et de l'église, et de l'amour,

Aussitôt que Flore à son tour

Peindra la campagne fleurie,

Revoyez la ville chérie

Où Vénus a fixé sa cour.

Est-il pour vous d'autre patrie ?

Et serait-il dans l'autre vie

Un plus beau ciel, un plus beau jour,

Si l'on pouvait de ce séjour

Exiler la Tracasserie ?

Évitons ce monstre odieux,

Monstre femelle, dont les yeux

Portent un poison gracieux,

Et que le ciel en sa furie,

De notre bonheur envieux,

A fait naître dans ces beaux lieux

Au sein de la galanterie.

Voyez-vous comme un miel flatteur

Distille de sa bouche impure ?

Voyez-vous comme l'imposture

Lui prête un secours séducteur ?

Le courroux étourdi la guide,

L'embarras, le soupçon timide,

En chancelant suivent ses pas.

Des faux rapports l'erreur avide

Court au-devant de la perfide,

Et la caresse dans ses bras.

Que l'amour, secouant ses ailes,

De ces commerces infidèles

Puisse s'envoler à jamais !

Qu'il cesse de forger des traits

Pour tant de beautés criminelles,

Et qu'il vienne, au fond du marais,

De l'innocence et de la paix

Goûter les douceurs éternelles !

Je hais bien tout mauvais rimeur

De qui le bel esprit baptise

Du nom d'ennui la paix du cœur,

Et la constance de sottise.

Heureux qui voit couler ses jours

Dans la mollesse et l'incurie,

Sans intrigues, sans faux détours,

Près de l'objet de ses amours,

Et loin de la coquetterie !

Que chaque jour rapidement

Pour de pareils amants s'écoule !

Ils ont tous les plaisirs en foule,

Hors ceux du raccommodement.

Quelques amis dans ce commerce

De leur cœur que rien ne traverse

Partagent la chère moitié ;

Et, dans une paisible ivresse,

Ce couple avec délicatesse

Aux charmes purs de l'amitié

Joint les transports de la tendresse…

Rendez-nous donc votre présence,

Galant prieur de Trigolet,

Très-aimable et très-frivolet :

Venez voir votre humble valet

Dans le palais de la constance.

Les grâces avec complaisance

Vous suivront en petit collet ;

Et moi leur serviteur follet,

J'ébaudirai votre excellence

Par des airs de mon flageolet,

Dont l'amour marque la cadence

En faisant des pas de ballet.