Épître xv

By François-Marie Arouet

Written 1706-01-01 - 1778-01-01

Je voulais par quelque huitain,

Sonnet, ou lettre familière,

Réveiller l'enjouement badin

De votre altesse chansonnière ;

Mais ce n'est pas petite affaire

À qui n'a plus l'abbé Courtin

Pour directeur et pour confrère.

Tout simplement donc je vous dis

Que dans ces jours, de Dieu bénis,

Où tout moine et tout cagot mange

Harengs saurets et salsifis,

Ma muse, qui toujours se range

Dans les bons et sages partis,

Fait avec faisans et perdrix

Son carême au château saint-Ange.

Au reste, ce château divin,

Ce n'est pas celui du saint-père,

Mais bien celui de Caumartin,

Homme sage, esprit juste et fin,

Que de tout mon cœur je préfère

Au plus grand pontife romain,

Malgré son pouvoir souverain

Et son indulgence plénière.

Caumartin porte en son cerveau

De son temps l'histoire vivante ;

Caumartin est toujours nouveau

À mon oreille qu'il enchante ;

Car dans sa tête sont écrits

Et tous les faits et tous les dits

Des grands hommes, des beaux esprits ;

Mille charmantes bagatelles,

Des chansons vieilles et nouvelles,

Et les annales immortelles

Des ridicules de Paris.

Château saint-Ange, aimable asile,

Heureux qui dans ton sein tranquille

D'un carême passe le cours !

Château que jadis les amours

Bâtirent d'une main habile

Pour un prince qui fut toujours

À leur voix un peu trop docile,

Et dont ils filèrent les jours !

Des courtisans fuyant la presse,

C'est chez toi que François Premier

Entendait quelquefois la messe,

Et quelquefois par le grenier

Rendait visite à sa maîtresse.

De ce pays les citadins

Disent tous que dans les jardins

On voit encor son ombre fière

Deviser sous des marronniers

Avec Diane De Poitiers,

Ou bien la belle Ferronière.

Moi chétif, cette nuit dernière,

Je l'ai vu couvert de lauriers ;

Car les héros les plus insignes

Se laissent voir très-volontiers

À nous, faiseurs de vers indignes.

Il ne traînait point après lui

L'or et l'argent de cent provinces,

Superbe et tyrannique appui

De la vanité des grands princes ;

Point de ces escadrons nombreux

De tambours et de hallebardes,

Point de capitaine des gardes,

Ni de courtisans ennuyeux ;

Quelques lauriers sur sa personne,

Deux brins de myrte dans ses mains,

Étaient ses atours les plus vains ;

Et de vérole quelques grains

Composaient toute sa couronne.

« Je sais que vous avez l'honneur,

Me dit-il, d'être des orgies

De certain aimable prieur,

Dont les chansons sont si jolies

Que Marot les retient par cœur,

Et que l'on m'en fait des copies.

Je suis bien aise, en vérité,

De cette honorable accointance ;

Car avec lui, sans vanité,

J'ai quelque peu de ressemblance :

Ainsi que moi, Minerve et Mars

L'ont cultivé dès son enfance ;

Il aime comme moi les arts,

Et les beaux vers par préférence ;

Il sait de la dévote engeance,

Comme moi, faire peu de cas ;

Hors en amour, en tous les cas

Il tient, comme moi, sa parole ;

Mais enfin, ce qu'il ne sait pas,

Il a, comme moi, la vérole ;

J'étais encor dans mon été

Quand cette noire déité,

De l'amour fille dangereuse,

Me fit du fleuve de Léthé

Passer la rive malheureuse.

Plaise aux dieux que votre héros

Pousse plus loin ses destinées,

Et qu'après quelque trente années

Il vienne goûter le repos

Parmi nos ombres fortunées !

En attendant, si de Caron

Il ne veut remplir la voiture,

Et s'il veut enfin tout de bon

Terminer la grande aventure,

Dites-lui de troquer Chambon

Contre quelque once de mercure. »